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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/264

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française y gagnera, et en dehors de ses rangs l’esprit français n’y perdra rien. L’Académie, plus libre dans ses choix, sera mieux en mesure de donner à l’Europe la représentation équitable de nos renommées littéraires ; quant aux écrivains qui peuvent aspirer à cette récompense suprême, affranchis désormais de préoccupations mesquines, ils ne songeront à mériter le choix des juges que par leurs travaux mêmes, par une vie dévouée à l’art, et non par des sollicitations et des flatteries où se perd la moitié de leur temps, où se consume le meilleur de leurs forces. Est-ce à dire qu’il n’y aura plus d’injustices, plus de faveurs, plus de coteries ? Non certes. Il n’y a point d’eldorados ici bas, et le monde de l’esprit en a peut-être moins que tout autre. N’en avons-nous pas un exemple en ce moment même ? Et n’est-ce pas chose assez triste qu’un historien comme M. Amédée Thierry soit obligé de retirer sa candidature en présence de combinaisons académiques où les lettres n’ont rien à voir ? Ces questions de parti se renouvelleront toujours, quels que soient les procédés de l’élection ; il est évident toutefois qu’un système plus large, en augmentant le nombre des éligibles, en donnant aux électeurs une responsabilité plus haute, mettrait fin du même coup à bien des misères. Le niveau général des lettres monterait naturellement. On ne verrait plus des gens d’esprit se compromettre en d’inexplicables espiègleries ; on ne verrait plus tel écrivain de talent glorifier des poetœ minores avec une exagération de langage dont le secret fait sourire, ou même des poetœ minores « dérogeant jusqu’à la critique » pour soigner leurs petites ambitions et les chers intérêts de leur enfantine renommée.

Ces exagérations de langage, j’allais dire ces flagorneries, sont un des plus graves inconvéniens de l’esprit académique, ou plutôt du système électif que nous nous sommes permis d’examiner. Croit-on que ces habitudes soient profitables au maintien de la société polie ? Bien loin de là, elles provoquent des réactions en sens contraire. Tandis que la littérature complimenteuse et intéressée fleurit de plus belle, la folle insolence de la petite presse se donne librement carrière. Ici, des hommes qui, pour ménager tous les amours-propres, se condamnent au mensonge et au pathos ; là, des enfans perdus qui, n’ayant rien à espérer, s’attaquent indistinctement à tous les noms, à toutes les œuvres. Complaisance banale ou hostilité de parti-pris, fastidieux radotage ou commérage haineux, est-ce donc là désormais l’alternative inévitable ? Certes le développement scandaleux de la littérature d’en bas tient à des causes très complexes, et c’est là un sujet d’études devant lequel la Revue ne reculera point ; une de ces causes, nous pouvons le dire aujourd’hui, puisque notre sujet nous y amène, c’est un instinct de protestation contre le manque de sincérité qui tend à s’établir chez nous par suite des candidatures académiques. Affranchissez donc les écrivains de ces préoccupations intéressées, délivrez-les des liens du patronage individuel, écartez, comme le voulait le règlement, les