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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/259

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y a deux cents ans : « La fortune de l’Académie suivra vraisemblablement celle de l’état, et sera bonne ou mauvaise selon les rois et les ministres qu’il plaira à Dieu de nous donner. » Ni souverains ni ministres, à prendre ces mots dans le sens propre, ne peuvent grand’chose désormais pour la bonne ou la mauvaise fortune de l’Académie ; mais il y a une autre puissance dont il faut craindre les arrêts, c’est l’opinion. Or ce qui pourrait arriver de plus fâcheux à l’illustre compagnie, ce serait qu’elle laissât trop longtemps en dehors d’elle des talens élevés, sérieux, originaux, des hommes qui depuis longtemps devraient lui appartenir. Où sont-ils ? dira-t-on. Et pourquoi ne viennent-ils pas briguer les suffrages ? C’est précisément là qu’est le mal de la situation. Il est triste de voir les plus dignes se tenir obstinément à l’écart, tandis que de surprenantes ambitions se révèlent, préparées et combinées de longue main, chez ceux à qui conviendrait la modestie. L’écrivain que je citais tout à l’heure, le premier historien de l’Académie, avait pressenti dès 1653 cette cause de déchéance pour le noble corps, et ce pressentiment, né d’une sollicitude sincère, atteste en même temps la sagacité la plus rare. Que de conséquences funestes ne prévoyait-il pas, si l’Académie songeait plus à ses prérogatives qu’à l’intérêt des lettres, si, par une coutume non inscrite dans sa loi fondamentale, contraire même aux articles additionnels de cette loi, elle imposait le système des candidatures officiellement déclarées ! Ces conséquences, il les signalait avec une netteté singulière. « Ceux qui seront les moins capables de cet emploi, dit-il, seront peut-être les plus ardens à le rechercher… Plusieurs autres, au contraire, que l’Académie devrait souhaiter pour ses membres, se tiendront à l’écart, ou par quelque pudeur naturelle, ou par cette fierté honnête qui accompagne d’ordinaire la vertu et le mérite. On aura beau nous dire qu’ils n’en sont point parce qu’ils ne s’en mettent point en peine, la postérité ne recevra point cette excuse, et si elle voit paraître sur ce théâtre de petits ou de médiocres acteurs, pendant que d’autres qui étaient capables des premiers rôles seront demeurés cachés derrière, elle blâmera sans doute le jugement qui aura fait un si mauvais choix. » Ce dernier mot serait dur, si on l’appliquait à tel personnage fort estimable dont un autre système d’élection académique aurait modéré l’ambition. C’est le système qui est mauvais, non pas le choix. Lorsque ce système, comme on l’a vu plus d’une fois, ne laisse entrer en lice que d’honnêtes écrivains entre lesquels l’opinion publique serait volontiers indifférente, le choix est toujours excellent. Il y a tout lieu de croire en effet que l’heureux élu aura su faire apprécier de ses juges des mérites de caractère, des avantages de position, sans lesquels son bagage littéraire aurait semblé un peu mince. Il est probable qu’il n’aura négligé aucune des tactiques mondaines, que le siège de la place aura été une œuvre d’art, que cette œuvre en action aura révélé des qualités d’esprit moins visibles dans ses œuvres écrites, qu’il aura obtenu enfin un prix de bonne tenue et de persévérance.

On ne voudrait rien dire de désobligeant pour l’honorable auteur de