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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/249

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nos libertés n’est point particulière à la France. Un travail analogue s’opère en ce moment même dans les plus honnêtes et les plus hautes intelligences politiques des États-Unis. Le jour même où M. Thiers prononçait son discours, nous lisions le discours remarquable que M. Sumner vient de prononcer au sénat de Washington, et que nous ont apporté les derniers courriers d’Amérique. — La harangue de M. Sumner est le grand événement politique actuel aux États-Unis. L’illustre sénateur américain, le chef du parti radical au sénat, s’est proposé de faire sortir du commentaire le plus attentif de la constitution de son pays les principes d’après lesquels doit être résolu le difficile problème que les Américains nomment la reconstruction, c’est-à-dire la rentrée des états rebelles dans l’Union. Nous n’essaierons point ici d’apprécier la portée pratique des opinions de M. Sumner sur la grande question qui agite les États-Unis ; mais il nous est impossible de ne point rendre hommage à la piété patriotique que respire son beau discours. De même que M. Thiers a voulu dégager les destinées libérales de la France des grands principes de la révolution, de même M. Sumner a eu à cœur de mettre en lumière, dans les origines de la constitution des États-Unis, les principes fondamentaux du gouvernement républicain des temps modernes. Il faut voir avec quelle religion M. Sumner interroge les enseignemens des fondateurs de la république, de ceux qu’à chaque instant il appelle « les pères : » — touchant langage de ces républicains qui ne datent pas encore d’un siècle, et qui mêlent à la politique, malgré la rudesse de mœurs que nous sommes trop enclins à leur reprocher, les traditions aimantes de la famille. Il faut voir avec quelle honnête fierté il rappelle que Washington a donné au monde la révélation d’une nouvelle nature de grandeur. Il faut voir avec quelle foi certaine il proclame la grande découverte de la révolution américaine, la notion moderne de la légitimité des gouvernemens uniquement et exclusivement placée dans le consentement des gouvernés. Il faut voir enfin avec quelle abondante et triomphante argumentation il établit la nécessité de l’égalité et de la liberté politique, dont l’union absolue trace seule et forme le cercle de la cité américaine. « Que serait, s’écrie-t-il, l’égalité sans la liberté et la liberté sans l’égalité, et à défaut de l’une d’elles le nom de république ne serait-il point une moquerie ? » N’est-ce pas un grand spectacle que ce concert de retour vers les sources de la liberté et des gouvernemens populaires qui s’accomplit en même temps en France et aux États-Unis, lesquels déjà une fois, par notre concours, ont eu le bonheur et la gloire d’être nos précurseurs ? N’est-ce point une coïncidence remarquable que ces voix de deux grands patriotes qui presque au même instant, sans s’être donné le mot, obéissant instinctivement à la loi mystérieuse qui pousse les peuples destinés à guider la civilisation, se répondent avec tant d’éclat d’un bord à l’autre de l’Atlantique ? Toutes les nouvelles des États-Unis disent que l’effet produit par la harangue de M. Sumner a été immense. Ce succès, écrit-on, ne tient point aux séductions ordinaires de l’art oratoire, à la