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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/186

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traduirions très imparfaitement en disant les propriétaires fonciers. Chez nous, la propriété immobilière est entraînée par les mœurs et par les lois dans un tourbillon de mutations si rapides qu’elle ne représente plus guère qu’un objet matériel qui produit de certains revenus, qui ne rapporte moralement que la considération attachée à la richesse, qui par suite n’impose guère d’autres devoirs que celui de payer les contributions. En Angleterre, la propriété foncière a une existence sociale et morale, et elle jouit d’une vitalité beaucoup plus large et plus puissante : elle a pour elle le prestige de la perpétuité, que les lois autorisent et que les mœurs obligent à respecter. Les lois anglaises, en effet, quoi que l’on pense généralement, n’ont pas besoin d’être et ne sont pas très rigoureuses en matière de majorats et de substitutions : elles sont, on peut le dire, très modérées par rapport au sentiment général, car elles limitent à deux générations la validité d’un majorat, et de plus elles permettent qu’il soit toujours résolu dans les mains du détenteur, si le plus proche héritier veut bien consentir à la résolution. C’est ainsi qu’on a vu le duc de Buckingham d’aujourd’hui, alors marquis de Chandos, consentir à la dissolution du majorat qui devait lui revenir, afin d’aider son père à payer les dettes énormes (on disait une trentaine de millions de francs) qu’il avait contractées pour soutenir la cause de la protection agricole. En pareil cas, il y a honneur à faire ce sacrifice ; autrement le blâme universel est assuré à quiconque laisse morceler le patrimoine de la famille, d’autant plus que les majorats sont très souvent grevés d’hypothèques au profit de sœurs ou de frères cadets et de leurs enfans, d’institutions charitables ou d’établissemens d’utilité publique. Tout cela ne concorde pas avec nos lois et nos idées sur les successions, mais tout cela est aussi profondément enraciné dans le cœur et dans l’esprit des Anglais que chez nous la passion de l’égalité. En Angleterre, la propriété n’a jamais eu, comparativement parlant, le caractère féodal et blessant qu’elle revêtit ailleurs. Quoique l’Angleterre ait été conquise plusieurs fois, le hasard de circonstances qui sont encore peu expliquées a fait qu’elle a échappé au servage, à cette institution qui, partageant la population en vainqueurs et en vaincus, engendra des haines terribles dans d’autres pays. Macaulay fait observer à ce propos, dans l’introduction de son histoire, que si des monumens authentiques prouvent qu’il a existé des serfs en Angleterre, il en a existé si peu et pendant si peu de temps que dans l’immense fatras des lois anglaises on n’en trouve pas une seule qui concerne le servage, pas même pour l’abolir. Le servage disparut ainsi de lui-même, tandis qu’il n’était pas encore absolument éteint en France à la fin du siècle dernier. Ensuite l’accès