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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/146

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naissait-elle enfin ? Non, même pas alors. Après la guerre, il fallait l’épreuve de la paix, l’épreuve de l’administration nouvelle qu’on essayait en respectant les institutions et jusqu’aux libertés des vaincus. Cette épreuve dure depuis plus de huit ans, et dans des conditions merveilleuses, car rien ne lui a manqué, pas même l’exemple d’une insurrection qui a sollicité vainement le Djurdjura et a trempé davantage encore sa soumission envers la France. Si les Kabyles, qui nous sont demeures les plus fidèles, sont précisément ceux qui appartiennent à la race pure et qui s’administrent par leurs lois nationales, n’y a-t-il point là de quoi faire réfléchir, de quoi faire songer qu’en ramenant vers les traditions de son origine l’élément kabyle répandu à travers l’Algérie, on créerait à notre cause autant d’appuis de plus en plus utiles et dévoués ? Aujourd’hui donc la question est ouverte, elle l’est du moment où l’empereur a témoigné de ses intentions généreuses à l’égard des indigènes. Mais confondra-t-on impunément les deux races ? Il est constant qu’elles ne s’aiment pas. Qu’on se souvienne de l’accueil fait, en 1839, à Abd-el-Kader dans le Djurdjura, où, reçu en pèlerin avec le kouskouss blanc de l’hospitalité, l’émir fut menacé du kouskouss noir, c’est-à-dire de la poudre, s’il revenait avec des velléités de commandement. Croit-on que l’orgueil des Kabyles s’arrangerait de voir leur nom oublié ou absorbé sous celui des Arabes ? Il vaudrait mieux, pourrait-on dire, avoir l’homogénéité parmi les indigènes ; soit, mais elle n’existe pas, et cela vaut mieux encore que s’il existait une homogénéité tout arabe. Au moins, ajoutera-t-on, faut-il tendre à rapprocher sérieusement les deux élémens par notre intermédiaire et à les fondre avec nous : soit encore, et ce n’est là qu’une raison nouvelle de s’adresser d’abord à l’élément qui offre le plus de garanties de stabilité et d’assimilation ; mais le nombre, la majorité, n’importe-t-il point d’en tenir compte ? Certes la chose importe ; voyons donc en conscience de quel côté est cette majorité ? Trop longtemps on a voulu ne reconnaître en Algérie que des Arabes, et successivement à toutes les populations que l’on conquérait on imposait un mode arabe de gouvernement. Dès les premières années de la guerre d’Afrique, on pouvait cependant remarquer que le langage parlé par quelques-uns des prétendus Arabes différait de la langue arabe, que ceux qui parlaient de la sorte offraient avec les autres des dissemblances notables, qu’ils avaient la tête moins fine, le teint souvent moins brun, qu’ils portaient moins de gravité et plus d’expression dans la physionomie, qu’ils combattaient de préférence à pied, brûlaient moins de poudre, tiraient mieux, résistaient davantage, et qu’enfin dans tout pâté montagneux, en tout terrain accidenté, c’étaient ces hommes-là que nos soldats étaient