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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/130

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absent, la nouvelle de sa mort vient même à se répandre, et en quelques heures, sous les coups des Guechtoulas révoltés, les Turcs de Boghni périssent tous, les murs de Boghni ne sont que ruines ; mais soudain l’Egorgeur ressuscite : c’est lui qui avait fait courir le bruit de sa mort pour tomber sur l’ennemi à l’improviste et se donner le plaisir de voir en cercle autour de sa tente cent piques avec cent têtes coupées. Les beys de Constantine n’en avaient pas moins assez d’une leçon ; ils s’abstinrent désormais de paraître dans la vallée de Boghni.

Cependant, même au milieu de ses succès, un regret poignant tourmentait Mohammed : les Zouaouas et les Iraten l’avaient humilié impunément. C’étaient eux qui l’avaient défait dans le Sébaou, eux qui avaient détruit Bordj-Tazerarth, eux qui l’avaient chassé de son camp de Tizi-el-Bordj. Il jura de ne pas mourir avant d’avoir mis le pied dans l’orgueilleuse montagne des Iraten, et il osa l’y mettre (1799), mais il n’en revint pas. Tous les Iraten redisent la légende de sa mort : arrivé avec une armée considérable au bas des hauteurs qui dominent la rive gauche du Sébaou, il attaqua sur deux points. L’attaque de droite, sur le village d’Adni, était conduite par un de ses lieutenans ; lui-même marchait avec l’attaque de gauche par Agouni-ou-Djilban (le plateau des Petits-Pois). « Où vas-tu, Bey-Mohammed ? lui dit un derviche qui menait paître sa vache et la menait à la corde, comme doit faire tout honnête Kabyle qui respecte le bien du voisin. — Là-haut, pour punir des rebelles. — Crois-moi, mon frère, rebrousse chemin. — Non. — Ne monte pas, te dis-je, ou il t’arrivera malheur en plein front. » Or le derviche n’était autre que le fameux Cheik-ben-Arab, dont les descendans devaient tenir jusqu’en 1857 le drapeau de l’indépendance. Le jour même, Bey-Mohammed, frappé d’une balle au front, tombait, les Turcs fuyaient en désordre, et la montagne des Iraten justifiait une fois encore son glorieux nom de l’Invincible. — Le voyageur qui suit la route de Kabylie peut remarquer à dix lieues d’Alger, au bord de l’Oued-Corso, une jolie koubba, sorte de petite chapelle qui se détache brillante et blanche sur un fond de lentisques et de lauriers-roses : c’est le tombeau de Mohammed-el-Debbah ; il en avait de son vivant choisi la place, voulant reposer sur ce chemin, qui pour lui, dès l’enfance, avait été le chemin de la fortune.

Tandis que la tradition kabyle remplit le XVIIIe siècle de la personne de Bey-Mohammed, que dit l’histoire ? que disent les chroniques françaises du temps ? L’histoire dit qu’en 1767, la régence étant prospère, une funeste nouvelle jeta le trouble dans Alger : 1,100 soldats de la milice venaient d’être taillés en pièces par les Kabyles, à dix-huit lieues de la capitale, sur le territoire des