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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1073

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chacun d’eux dans ce mélange, quelle était la part des Latins, des Sabins et des Étrusques ; il a fait voir les caractères essentiels de cette religion à son origine et en quoi elle différait de celle des Grecs, avec laquelle nous sommes habitués à la confondre. Elle était plus sérieuse, plus méditative, plus réfléchie, « Le Grec, dit M. Mommsen, quand il sacrifie, a les yeux tournés au ciel ; le Romain se voile la tête. L’un contemple, l’autre pense. » Le Romain ne joue pas avec ses dieux comme le Grec ; il n’a pas, quand il les aborde, cette familiarité de gens qui ne sont pas dupes du culte qu’ils leur rendent. Il les redoute, il a peur d’eux, il ne les approche qu’en tremblant, ou plutôt il ne les approche pas, et comme il ne les voit que de loin, il a moins de penchant à les personnifier. Il répugne à les représenter sous des traits humains ; il ne se résout que fort tard à leur dresser des statues ; il laisse leurs formes incertaines. La plupart des anciennes divinités de Rome, Preller l’a montré, n’ont pas de noms précis et personnels, comme celles de la Grèce ; on ne les désigne que par des attributions très générales et très vagues : on les appelle par exemple le bon et la bonne, le divin et la divine.

Un jour vint cependant où les dieux grecs envahirent l’Italie, et même ce jour arriva vite. Au temps d’Ennius et de Plaute, on les trouve tout à fait acclimatés à Rome. Ce sont les Muses de l’Hélicon, non les vieilles Camœnes de Numa, qui inspirent cette poésie naissante. Il importe de remarquer que la religion grecque ne se contente pas de s’établir à côté du culte ancien pour lui faire concurrence ; elle le pénètre, elle s’insinue en lui, elle le renouvelle tout entier. C’est à coup sûr un des événemens les plus curieux de l’histoire romaine, c’est aussi l’un des plus obscurs. Les écrivains anciens ne nous ont pas appris comment se fit cette révolution. Cicéron se contente de la caractériser par une de ces phrases brillantes qui, en séduisant l’imagination, dispensent de satisfaire l’esprit. « Ce ne fut pas un petit ruisseau, dit-il en parlant de cette invasion des opinions grecques, ce fut un large fleuve d’idées et de connaissances qui pénétra chez nous. » Il est probable que l’ancienne religion des Romains se composait plus de pratiques que de croyances précises, c’est-à-dire qu’elle avait surtout ce qui est l’extérieur, l’enveloppe d’une religion. C’est dans ce vide que la mythologie grecque se glissa. Les dieux conservèrent leurs vieux noms, ils continuèrent à être honorés de la même manière ; mais l’idée qu’on avait d’eux changea, et on leur fit une histoire nouvelle avec les poétiques légendes des Grecs. Preller a montré avec beaucoup de sagacité et de science comment s’opéra ce mélange pour plusieurs d’entre eux, et l’on peut, dans son livre, prendre une idée de la façon dont une de ces religions s’incorpora dans l’autre.

Après les religions de la Grèce arrivèrent celles de l’Orient. A chaque nouvelle conquête, les vaincus affluaient à Rome, amenant avec eux leurs usages et leurs dieux. De la Syrie, de l’Égypte, de l’Arménie, des rivages du