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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1042

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public, le premier poète qui pourra inscrire en tête de son livre ces deux vers bien simples, et qui, à force d’avoir été méconnus, sont redevenus d’une nouveauté surprenante :

Ma pensée au grand jour partout s’offre et s’expose,
Et mon vers bien ou mal dit toujours quelque chose.


Il ne s’agit pas de revenir à un bon sens vulgaire sans invention et sans âme. Que nos poètes gardent leur ingénuité, leur confiance en eux-mêmes, leur imagination libre, leurs élans ; qu’ils aient autant de passion qu’il leur plaît aujourd’hui d’en montrer ; mais que cette passion soit au service d’une pensée. Que leur fantaisie ne se joue pas en fugitives nuances sur des vapeurs qu’une heure dissipe, mais qu’elle applique ses couleurs sur un fond résistant et sur un dessin médité. S’ils touchent à la vie humaine, que ce soit pour la peindre avec vérité ; s’ils parlent de leurs angoisses morales, que les problèmes leur soient connus, et que sous leur poésie on sente de la doctrine. On ne fait rien avec rien, pas même en vers. Le public est ainsi fait qu’il écoute volontiers tout langage clair et substantiel. S’il rencontre un sujet qu’il comprend, il s’arrête et ne demande pas mieux que d’être instruit ou charmé. Qui n’a éprouvé, en parcourant une exposition de peinture, une impression physique et morale inévitable qui peut servir à notre démonstration ? Quand on a promené sa vue sur une suite de tableaux vagues, éclatans et criards, qui étourdissent les yeux, où on n’a point trouvé ou saisi de pensée, votre esprit défaille, les yeux nagent, on se sent pâlir, le corps même languit, tout l’être s’abêtit jusqu’au moment où vous rencontrez une peinture nette et juste qui a prise sur votre attention ; aussitôt âme et corps sortent de leur hébétement, vous revivez devant ce tableau, qui est peut-être médiocre, mais qui a du moins cet inestimable mérite de vous parler un langage connu. Le public n’est pas si complètement brouillé avec la poésie qu’il ne relise encore nos grands poètes contemporains, et qu’il ne sache dans l’occasion écouter les accens vraiment passionnés de quelques voix plus jeunes. L’esprit veut un aliment grossier ou délicat, doux ou amer ; il ne méprise rien de ce qui nourrit ou abreuve ; il se détourne seulement à la longue de ces fausses apparences qui leurrent sa faim et sa soif, et ne se laisse plus prendre, quand il a été souvent déçu. Voilà trop d’années que des poètes de talent, quelques-uns d’un talent rare, tendent vers nous la coupe qui doit nous verser l’ivresse poétique ; personne n’approche les lèvres, tout le monde passe son chemin, quelquefois même avec un sourire incrédule. La coupe est belle cependant, elle est appétissante, elle est d’or ; mais, imprudens, vous n’avez oublié que d’y mettre du vin.


G. MARTHA.