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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1029

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peuvent toucher aujourd’hui. Supposez que Goethe et Plutarque, pour produire plus d’effet, se fussent avisés de décrire longuement, auriez-vous ressenti leur poétique secousse ? Mais cet art des grands écrivains ne dure pas longtemps, et il est curieux de voir comment peu à peu on s’en éloigne davantage. Après un Virgile, sobre parce qu’il est ému, viendra un Lucain, qui s’amusera à faire en vers éclatans de longues descriptions inutiles, parce qu’il est de sang-froid. Ses peintures seront du moins encore enfermées dans un cadre. Viendra l’âge des poètes qui, ne sachant que dire, feront des ouvrages entièrement descriptifs, comme par exemple Delille et ses contemporains. Ils nous diront avec toute sorte de gentillesses de style ce que nous n’avons pas besoin d’apprendre, que le soleil se lève à l’horizon, qu’il y a des montagnes et des plaines, dans ces plaines des ruisseaux, auprès de ces ruisseaux des arbres, à ces arbres des feuilles. On n’est pas encore au bout de cette histoire. Un âge succédera, c’est celui où nous sommes, qui prendra la description où les précédens poètes l’ont laissée. Ne faut-il pas montrer que ces feuilles sont quelquefois jaunes ou rouges, qu’elles ont un retroussis qui a bien son charme, et que des insectes s’y promènent ? Tout est peint alors avec une minutie extrême, tout a la précision fatigante d’un objet vu à travers une lunette trop forte. Ceci nous conduit à dire un mot en passant d’un défaut singulier, non remarqué, et qui est absurde dans la description contemporaine. Les poètes, en peignant un paysage, ne sont point placés à un endroit fixe pour le contempler. Ils nous feront voir une haute montagne dont les arbres gigantesques pendant sur les abîmes ressemblent à des giroflées qui tiennent par leurs racines à un vieux mur. Une pareille image fait supposer que l’observatoire du poète est à une grande distance de la montagne ; ce qui ne l’empêchera pas de dire un peu plus tard que ces arbres portent des fleurs ou que l’écorce en est rugueuse. Son imagination, cette fois vraiment ailée, tantôt s’éloigne, tantôt s’approche, et semble tenir tour à tour un télescope et un microscope. Il n’y a plus de perspective dans le paysage. Encore un coup, nous ne proposons pas de supprimer la description poétique. Elle est intéressante quand elle contribue à la clarté, à la beauté d’un récit, quand on en fait une démonstration vivante, quand elle est nécessaire ou simplement utile, qu’elle apprend quelque chose de nouveau, comme la peinture de la nature tropicale dans Bernardin de Saint-Pierre ou des solitudes inexplorées de l’Amérique dans Chateaubriand : elle est alors un moyen d’information et comme une partie brillante de la science ; mais elle est vaine, si elle n’est pas attachée à un fond solide. On peut en dire ce que nous avons dit déjà des rêves et des plaintes. Si dans