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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1027

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nous feignons de les écouter par politesse et cherchons un motif honnête d’échapper à de vagues doléances et à des soupirs de théâtre. Qu’on ne soit donc pas étonné si le public n’est pas touché de ces larmes prévues ; le public est bon, facile à tromper, mais à la longue il sait à quoi s’en tenir et ne se dérange plus pour si peu, comme un père bien occupé ne songe pas à se lever quand il entend dans une chambre voisine son enfant qui, faute de s’amuser, s’avise tout à coup de larmoyer pour qu’on s’occupe de lui et pour appeler du monde.

Ce ton plaintif n’est donc qu’une manie qui est devenue contagieuse. De même que les rêves prouvent qu’on n’a point de pensées, ainsi les doléances vaines semblent montrer qu’on n’a pas une seule raison de s’affliger. Ce qui manque évidemment aux poètes, ce sont des sujets de poésie, et c’est à quoi ils pensent le moins. De là vient un autre défaut, l’abus intolérable des descriptions. Dès qu’un poète ne trouve rien dans son esprit ou dans son cœur, il n’a plus qu’une ressource, c’est de décrire ; pour cela, il ne faut pas grand effort, il suffit d’avoir des yeux et de les ouvrir. Rêver, gémir, décrire, voilà à peu près toute la poésie de notre temps.

Nous étonnerons peut-être en osant dire que, de toutes les ressources poétiques, la description est la moins intéressante. Elle est pourtant à la mode, et on lui fait fête. On dirait vraiment qu’on vient seulement de l’inventer, et qu’elle est la plus précieuse de nos conquêtes littéraires. Poésies et romans, toutes les œuvres d’imagination en sont remplies, et les auteurs sont persuadés que c’est le plus sûr moyen d’attacher. Bien plus, les critiques ne manquent jamais de relever ce mérite, et c’est à peu près le seul qu’ils relèvent. Un mot bien trouvé, une image hardie, enlèvent tous les éloges. On a même imaginé une langue nouvelle et bizarre composée de petits cris incorrects à l’usage de ceux qui s’extasient devant ces merveilles du pinceau littéraire. Nous ne sommes pas de ces admirateurs, et nous croyons que la description n’est que la richesse de l’indigence. On ne parle pas ici de la peinture vive des choses qui ont de l’intérêt par elles-mêmes, de ce talent qui consiste à mettre les objets sous les yeux en peignant un récit au lieu de le décrire ; de pareilles descriptions sont la poésie même, et il n’est pas de grand poète qui, dans ce sens, ne sache décrire, ou, pour mieux dire, peindre. On n’entend blâmer que ces morceaux rapportés qu’on peut retrancher, où le poète se complaît pour montrer son talent d’observation inutile. Il y aurait là-dessus bien des choses à dire. La description est un genre faux, parce que sa lente analyse prétend rivaliser avec la peinture, dont elle n’a pas le prompt langage. Un tableau de paysage, par exemple, nous charme, s’il est bien fait, par cela que nous en jouissons d’un coup d’œil comme de la nature