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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1025

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mais impalpables, qu’on pique, qu’on frappe, qu’on pourfend, qu’on traverse et qui se rejoignent.

Ces rêves peuvent renfermer d’agréables détails, des sentimens exquis, des beautés de style ; mais qu’importe à des hommes occupés qui pensent que les plaisirs de la poésie ne doivent pas être ceux d’une fantasmagorie ? Pourquoi nous intéresser à des caprices auxquels le poète souvent n’a pas l’air de tenir beaucoup lui-même ? On peut dire d’ailleurs que le rêve n’est d’aucun usage, et il vous écœure en prose aussi bien qu’en vers. N’avez-vous jamais été victime d’une personne qui dans un salon raconte un songe qu’elle a eu la nuit ? Quoi de plus ennuyeux et de plus impatientant ! Cette même personne pourra vous captiver, si elle vous donne ses idées et ses sentimens sur des choses réelles. Croyons donc que ce qui n’a point de valeur dans la conversation n’en a pas non plus dans la poésie, à moins qu’on ne soit d’avis de dire en vers ce qui ne vaut la peine d’être dit en prose. Il serait temps de mettre fin à toutes ces rêveries qui se perdent tous les jours dans les airs sans profit et sans plaisir pour personne, car le public, aujourd’hui désabusé, ne songe pas plus à regarder ces vapeurs sombres ou dorées qu’il ne se soucie de contempler les nuages qui passent par-dessus les maisons.

Il nous en coûte de paraître railler cette poésie, déjà si malheureuse et délaissée, qui aurait plus besoin, à ce qu’il semble, d’encouragemens que de critiques ; mais il ne s’agit point ici du talent des poètes, que nous reconnaissons, il s’agit de la fausse idée qu’ils se sont faite de leur art et dont ils persistent depuis plus d’un quart de siècle à ne pas voir les inconvéniens. Leur insuccès tient à leurs erreurs, qui s’engendrent et s’entraînent les unes les autres. Après avoir cru qu’on peut intéresser longtemps le public à des rêves, ils sont encore persuadés qu’on ira jusqu’à s’attendrir avec eux sur leurs visions, car ces rêves sont invariablement humides de larmes ; ces nuages ne manquent jamais de se fondre en eau. La mélancolie est une partie importante de cette poétique, et comme Boileau disait : Avant donc que d’écrire apprenez à penser, on dirait volontiers aujourd’hui : Apprenez à pleurer. Il est certain que la tristesse dans les vers peut avoir son charme. Verser des larmes littéraires sera toujours délicieux ; on ne sait pas trop pourquoi, mais cela est ainsi. Nous aimons à prodiguer notre pitié qui nous coûte peu d’ailleurs, à sentir le cœur se fondre, à jouir de cette mollesse, et nous éprouvons alors le plus doux des plaisirs : celui de nous croire généreux. La mélancolie sera donc toujours une des plus belles jouissances de la poésie. Malheureusement on croit aujourd’hui l’avoir inventée, et on en abuse comme de toutes les choses qui paraissent nouvelles ; mais cette mélancolie, inspirée