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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1019

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peut-être de toutes les sauvegardes la plus sûre, car depuis que la religion a perdu de son empire, que la philosophie est livrée à des disputes sans règle, que nulle doctrine ne règne sur les esprits, depuis que tout semble être devenu douteux, même le devoir, la plupart des jeunes gens ne sont plus contenus que par l’habitude de penser noblement et délicatement. Qu’on ne vienne pas nous dire que la poésie contemporaine est inutile, puisque nous avons nos chefs-d’œuvre classiques qui peuvent charmer et ennoblir les esprits. Non, le jeune homme croit les connaître, il en est rassasié. Il veut échapper enfin à la tutelle importune de ces génies incontestés dont on a fait ses pédagogues. Tout cela n’est pour lui que de la sagesse et de la gloire surannées. Il ne tient pas au passé, il court à l’avenir, il veut dire son mot sur le présent. Son ambition est de se mêler à la vie du jour, de prendre part à ses luttes, de jeter le poids de sa rigide opinion dans la balance de la guerre, de se faire novateur ou d’applaudir les novateurs, de porter enfin quelque part dans la politique ou dans la littérature ses jeunes ardeurs tribunitiennes. Il est un âge où, pour être touchans, les vers doivent avoir l’accent des passions du jour. Qui de nous, parmi ceux qui ne sont plus tout à fait jeunes, ne se rappelle avec une émotion encore juvénile ces jours et ces nuits passés sans fatigue à lire et relire de beaux vers longtemps promis, attendus, désirés ? Quelle attente inquiète, quelle peur de voir déchoir notre poète, quel enthousiasme quand il paraissait s’être surpassé, quel triomphe pour nous quand il semblait avoir vaincu un rival qu’on lui opposait sans cesse et que nous avions fini par détester ! Chaque beau vers nous perçait comme un trait, car en poésie il n’est point d’éclair qui n’ait son petit coup de foudre. Comme nous aimions nos poètes ! Ils étaient pour nous plus que des hommes. O respectables et folles illusions ! Que nous ayons admiré quelquefois de bien mauvais vers, cela n’est pas douteux ; que nous ayons été dupes de certains prestiges, que nous importe aujourd’hui, si nous avons passé notre jeunesse dans des ravissemens délicieux, si nous avons pris à jamais dans ce commerce avec de belles imaginations, dans des entretiens et des discussions sans fin sur les délicatesses, les puretés, les grandeurs de l’âme et de l’esprit, un insurmontable et bienheureux dégoût pour les bassesses de la pensée, du sentiment et de l’art ? Nous avions alors toutes les folies de la sagesse. Aujourd’hui on n’est plus si fou, mais est-on plus sage ? Il n’est plus donné à la jeunesse d’avoir ces goûts, même quand elle voudrait les avoir. Les poètes lui font défaut, et elle ne connaît pas ceux qui pourraient lui verser un peu de cette folie salutaire. Elle a renvoyé les illusions au pays des chimères. Elle se livre à des plaisirs qui ne sont pas ceux de l’imagination, ou bien de bonne heure elle se discipline