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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1018

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de pareil. Les plus honnêtes gens, les plus fins, les plus délicats, n’ont pas l’air de s’apercevoir que les lettres sont privées de leur plus bel ornement. Il semble même que l’on ait comme le sentiment secret d’avoir fait un progrès depuis que le langage incommode des vers est tombé en désuétude. La poésie n’a laissé derrière elle que le vague souvenir d’un usage assez bizarre qui a enfin passé, et on n’est pas plus malheureux de n’avoir plus cet agrément que de ne plus porter, comme au XVIIe siècle, des plumes à son chapeau ou des dentelles à ses jambes.

Avons-nous besoin de dire que nous ne partageons pas cette indifférence universelle ? La mort de la poésie serait tout simplement le commencement d’une sorte de barbarie littéraire dont on ne tarderait pas à voir les tristes conséquences. L’art d’écrire et même les mœurs publiques sont intéressés à ce que la littérature ne soit point découronnée. Nous ne parlons pas de gloire nationale pour n’être pas suspecté de vouloir déclamer dans un sujet qui demande la plus simple sincérité.

L’effacement de la poésie nous a privés du plus beau, du plus légitime, du plus facile moyen d’éducation et d’un aimable enseignement moral. Sans doute il est un âge où l’on peut se passer de poésie, où un esprit formé, un cœur réglé, la gravité des devoirs, les soucis de la vie, nous permettent et nous obligent de ne penser qu’à la réalité ; mais dans la première jeunesse on n’est pas impunément privé de cette distraction élégante et de ce grave plaisir. En ces années aussi périlleuses que charmantes où on n’est plus enfant, où on n’est pas homme encore, où souvent on se trouve en peine d’employer les beaux loisirs qui nous sont accordés entre les devoirs accomplis de l’écolier et les occupations non commencées de l’homme, la poésie peut devenir une éducatrice du cœur et de l’esprit d’autant plus sûre qu’elle est volontairement acceptée, et que toute âme capable de la comprendre est toujours prête à courir au-devant d’elle. A une imagination avide, elle offre un aliment, à de vagues amours une idole, à un cœur sans emploi un objet d’adoration. Elle appelle, elle fixe sur elle-même, sur ses innocentes beautés, ces enthousiasmes faciles, errans, en quête d’émotions, et qui, ne sachant où se prendre, s’affolent souvent de moins dignes objets. Elle a de plus l’avantage d’exercer l’esprit, d’affiner le goût, de fournir les plus délicates matières à la dialectique naissante du jeune homme, à ses instincts disputeurs, et lui donne de bonne heure le désir et le plaisir de se faire des convictions qui, pour être littéraires, n’en sont pas moins généreuses.

La poésie est à la fois l’exercice, la joie et la sauvegarde de la jeunesse. Et si l’on était encore sensible aujourd’hui à des considérations morales de ce genre, nous dirions volontiers qu’elle est