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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/917

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son cabinet solitaire, le 1er mai 1776, l’établissement de la société des illuminés. Quel est ce personnage qui se propose avec une telle confiance la conquête du monde spirituel ? Un jeune jurisconsulte, professeur de droit canonique à l’université d’Ingolstadt. Il s’appelait Adam Weisshaupt et n’avait pas plus de vingt-huit ans.

Adam Weisshaupt, né à Ingolstadt le 6 février 1748, avait fait toutes ses études chez les jésuites de sa ville natale, et il y avait déjà plusieurs années qu’il s’était détourné d’eux avec une répugnance invincible, lorsque, vers la fin de 1773, quelques mois après la suppression de l’ordre, il fut nommé professeur de droit ecclésiastique à l’université. Cette chaire appartenait depuis quatre-vingt-dix ans à la compagnie de Jésus. Il n’est pas nécessaire pourtant de rappeler cette circonstance pour expliquer les projets de Weisshaupt. Que le jeune jurisconsulte libéral, succédant aux jésuites dans une chaire de droit ecclésiastique, ait été en butte à des perfidies de toute sorte, personne n’en sera surpris ; mais ces tracasseries particulières ne suffiraient pas à justifier l’étonnante conception du fondateur des illuminés. Il y a ici une cause qui domine tout, c’est l’agitation subite, immense, mystérieuse, produite dans les sociétés secrètes de l’Allemagne par les jésuites supprimés à Rome, et l’effroi que cette agitation, fort exagérée sans doute par la rumeur publique, inspirait à un homme qui connaissait bien leur pouvoir. A jésuite jésuite et demi ; Weisshaupt voulut être un nouvel Ignace de Loyola, le Loyola de la philosophie et des lumières du XVIIIe siècle. « Étrange et folle pensée ! nous dit-il en ses confidences. Un homme sans nom, sans expérience, sans connaissance du monde, sans relations ni appui d’aucune sorte, en rapport seulement avec quelques étudians de sa petite ville, aurait-il bien la prétention de poser à lui seul les fondemens d’une telle œuvre ! » Il hésitait quand un aiguillon douloureux le fit bondir. Un officier, nommé Ecker, venait d’établir une loge de francs-maçons dans une ville du voisinage, et l’alchimie, les miroirs magiques, les évocations de fantômes, y opéraient des merveilles. Ecker cherchait des collaborateurs, ou, comme on disait, des adeptes ; il vint à Ingolstadt et recruta quelques jeunes gens de l’université. C’étaient précisément ceux à qui Weisshaupt avait pensé tout d’abord, ceux qui devaient être ses premiers disciples. Ainsi on lui prenait ses enfans dans les bras, et que voulait-on en faire ? Des maniaques ou des charlatans, des chercheurs de pierre philosophale. Destinés par lui à combattre l’influence des jésuites, ils allaient appartenir à cette œuvre des francs-maçons bavarois où tant de pratiques insensées offraient si beau jeu aux intrigues de l’ennemi ! Dès lors Weisshaupt n’hésita plus ; il dévoila son secret, son plan, ses espérances à ces enfans qu’on voulait lui ravir