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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/912

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la mer forme une baie assez large aux environs de Louisenlund, et la maison où devait se faire la cérémonie était située sur le rivage opposé, en face du château où le repas avait eu lieu ; pour aller de l’un à l’autre, il fallait suivre les contours du rivage ou traverser la baie. On était convenu de partir après le dîner et de faire la route à cheval. Je ne sais quel obstacle imprévu empêcha de réaliser ce projet ; nos voyageurs n’eurent d’autre ressource que de monter dans une barque. On avait perdu beaucoup de temps, le jour baissait, les brouillards commençaient à s’épaissir, et la barque, à peine en mouvement, alla donner dans des filets de pêcheurs dont on eut toutes les peines du monde à la débarrasser. La voilà dégagée pourtant ; les rameurs ont repris leur poste, et l’esquif léger glisse sur les eaux : nouvel obstacle, on est pris une seconde fois dans les mailles des filets. La baie en était couverte ; un pêcheur de la côte aurait pu seul trouver son chemin au milieu de ces embûches, et, faute d’un pilote initié aux habitudes du lieu, la barque imprudente eut encore plus d’un démêlé avec les sentinelles invisibles. Enfin, après un trajet laborieux, on aperçoit une faible lumière sur une sorte de promontoire ; on se dirige vers ce phare incertain, on touche le rivage, on aborde ; est-ce le terme ? Pas encore ; on s’est trompé de route, et il faut traverser un marais avant d’entrer par derrière dans la maison de la loge. « Si je voulais, dit le prince, tirer un horoscope, ce voyage figurerait assez exactement la route tortueuse et difficile que je fus obligé de suivre dans la maçonnerie, ainsi que l’état où je la trouvai alors. »

Ceci se passait en 1774, au moment où Lessing, reçu franc-maçon lui-même en 1771, allait écrire cette spirituelle comédie intitulée : Ernst et Falky dialogues pour les francs-maçons. Ernst et Falk sont deux amis qui conversent en souriant sur les matières les plus graves comme des personnages de Platon. Falk est franc-maçon depuis quelques jours ; Ernst l’interroge à ce sujet, et l’initié, au lieu de le satisfaire, porte le trouble dans son esprit par des réponses ingénieusement équivoques. « Est-il vrai, ami, que tu sois franc-maçon ? — La question est d’un homme qui ne l’est pas. — Sans doute, mais réponds, je te prie : es-tu franc-maçon ? — Je crois l’être. — La réponse est d’un homme qui n’est pas sûr de son fait. — Oh ! pardon ; j’en suis passablement sûr. — Alors tu dois savoir si tu as été reçu, où, quand, par qui. — Je pourrais le dire assurément, mais cela ne signifierait pas grand’chose. — Pas grand’chose ? — Qui donc ne reçoit pas et qui donc n’est pas reçu ? — Explique-toi. — Je crois être franc-maçon, non parce que des francs-maçons, mes aînés, m’ont reçu dans une loge officielle, mais parce que je vois, parce que je comprends ce qu’est la franc-maçonnerie et pourquoi elle existe, en quel temps, en