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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/908

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presque ramené par lui au respect des choses divines ; enfin l’heure de la mort allait bientôt sonner ; on peut l’écouter, ce semble, avec une certaine confiance. Voici donc ce qu’il affirmait au prince Charles et ce que nous révèlent aujourd’hui les mémoires du prince :

« On sera curieux peut-être de connaître son histoire ; je la tracerai avec la plus grande vérité, selon ses propres paroles, en y ajoutant les explications nécessaires. Il me dit qu’il était âgé de quatre-vingt-huit ans lorsqu’il vint ici. Il en avait quatre-vingt-douze ou treize quand il mourut. Il me disait être fils du prince Rakozky de la Transylvanie et de sa première épouse, une Tékély. Il fut mis sous la protection du dernier Médicis, qui le faisait coucher encore enfant dans sa propre chambre. Lorsqu’il apprit que ses deux frères, fils de la princesse de Hesse-Rheinfels ou Rothenbourg, si je ne me trompe, s’étaient soumis à l’empereur Charles VI et avaient reçu les noms de Saint-Charles et de Sainte-Elisabeth, d’après l’empereur et l’impératrice, il se dit : « Eh bien ! je me nommerai Sanctus Germanus, le saint frère ! » Je ne puis, à la vérité, garantir sa naissance ; mais qu’il fût protégé prodigieusement par le dernier Médicis, c’est ce que j’ai aussi appris d’autre côté. Cette maison possédait, comme il est connu, les plus hautes sciences, et il n’est pas étonnant qu’il y ait puisé les connaissances premières ; mais il prétendait avoir appris celles de la nature par sa propre application et ses recherches. Il connaissait les herbes et les plantes à fond, et avait inventé les médecines dont il se servait continuellement, et qui prolongeaient sa vie et sa santé. J’ai encore toutes ses recettes, mais les médecins se déchaînèrent fort contre sa science après sa mort. Il y avait un médecin, Lossau, qui avait été apothicaire, et auquel je donnais douze cents écus par an pour travailler les médecines que le comte de Saint-Germain lui dictait, entre autres et principalement son thé [1], que les riches achetaient et que les pauvres recevaient pour rien… Après la mort de ce médecin, dégoûté des propos que j’entendais de tous côtés, je retirai toutes les recettes, et je ne remplaçai point Lossau.

« Saint-Germain voulait établir la fabrique des couleurs dans ce pays. Celle de feu Otte, à Eckernfoerde, était vide et délaissée ; j’eus l’occasion d’acheter ces bâtimens à bon marché et j’y établis le comte de Saint-Germain. J’achetai des soies, des laines, etc. Il y fallut avoir bien des ustensiles nécessaires à une fabrique de cette espèce. J’y vis teindre (selon la manière dont je l’avais appris et fait moi-même dans une tasse) quinze livres de soie dans un gros chaudron. Cela réussit parfaitement. On ne peut donc dire que cela n’allait point en grand. Le malheur voulut que le comte de Saint-Germain, en arrivant à Eckernfoerde, y demeurât en bas, dans une chambre humide où il prit un rhumatisme très fort, et dont malgré tous ses remèdes il ne se remit jamais entièrement. J’allais souvent le voir à

  1. Mirabeau, parlant des miracles de Saint-Germain, mêle dans sa vigoureuse ironie les prétentions dont se targuait l’aventurier et celles que lui attribuait le vulgaire. « Ce Saint-Germain, dit-il, avait vécu des milliers d’années ; il avait découvert un thé devant lequel disparaissaient toutes les maladies ; il faisait, en se jouant, des diamans gros comme le poing. » Voyez De la Monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, par le comte de Mirabeau ; Londres, 1788, t. V, p. 69.