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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/902

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suffisait, dis-je, que ce privilège éveillât l’idée de quelque secret de jouvence ; là-dessus l’imagination de la foule se donnait carrière, et Saint-Germain laissait dire. « Je laisse dire, je laisse croire ; » il explique ainsi lui-même à Mme de Pompadour les prétentions extravagantes que lui attribuait la renommée. Il savait d’ailleurs en profiter à propos : quand le désir du merveilleux s’est emparé des intelligences, c’est à l’homme d’esprit d’en varier les doses. Une fois maître de la confiance de Louis XV, admis dans la familiarité de la marquise de Pompadour, installé à Chambord avec ses alambics, employé dans la diplomatie secrète, il ajoutait aux prestiges de sa petite sorcellerie le prestige d’une position considérable. Le diplomate saxon dont nous venons de citer la singulière dépêche est manifestement sous le charme. Il est vrai que la faveur de Louis XV est changeante et que le jour où elle manquera au brillant sorcier, celui-ci sera exposé à de cruelles mésaventures. Dès lors, adieu le laboratoire de Chambord ! adieu les missions secrètes au nom du roi très chrétien ! Saint-Germain était l’homme du maréchal de Belle-Isle dans ses négociations souterraines à La Haye ; le comte de Choiseul déjoue ses intrigues, le dénonce au roi, et obtient du gouvernement hollandais un ordre d’arrestation qui doit le livrer à la France. Si des amis ne préviennent le coup, le mystificateur ira loger à la Bastille. Dès lors aussi un diplomate qui se respecte peut-il parler autrement qu’avec mépris de l’homme qu’il vantait la veille comme un prodige ? Ce revirement est des plus comiques, et nous en devons encore la révélation aux archives saxonnes. M. de Kauderbach, celui-là même que Saint-Germain avait si complètement fasciné, écrit tout à coup cinq semaines après (24 avril 1760) :


« J’apprends dans ce moment que le courrier que le comte d’Affry reçut lundi dernier lui a apporté un ordre de demander à l’état l’arrêt et l’extradition du fameux Saint-Germain comme d’un esprit dangereux et dont sa majesté très chrétienne a lieu d’être mécontente. M. d’Affry ayant communiqué cet ordre au pensionnaire, ce ministre d’état en a fait rapport au conseil des députés commissaires de la province de Hollande, collège dont M. le comte de Bentinck est le président. Ce dernier a averti l’homme et l’a fait partir pour l’Angleterre… La veille de son départ, Saint-Germain a été quatre heures avec le ministre anglais. Il s’est vanté d’être autorisé à faire la paix. J’ai vu cependant les papiers dont il voudrait se prévaloir pour se faire regarder comme un homme de confiance, et je n’y ai rien trouvé qui autorise à le croire effectivement tel. M. de Belle-Isle est coutumier d’entretenir correspondance avec les plus vils nouvellistes et faiseurs de projets, et de payer leurs almanachs fort cher. Ce Saint-Germain nous a fait tant d’autres contes si grossiers et si misérables qu’on est rebuté de l’entendre à la seconde vue, à moins qu’on ne veuille s’amuser à ces sortes d’impostures. Il n’est pas possible que cet homme puisse