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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/849

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mais un orage de neige s’abattait sur la contrée, et tombait à si gros flocons que je craignis d’être bloqué en route. Mes hôtes aussi me représentèrent les charmes d’une station d’un jour ou deux au fond d’un car pris dans la neige, en compagnie de tout un convoi de voyageurs gelés et affamés comme moi : bref, au lieu de me rendre au chemin de fer, je me laissai conduire au bal. J’y fus présenté par une dame qui m’y fit grandement mousser par son obstination à m’appeler « le comte, » titre auquel je finis par répondre quand je vis qu’il s’adressait bien à moi. Vous savez qu’en Amérique, dans le monde élégant, un Français de bonne compagnie ne peut manquer d’être au moins comte ou marquis ; c’est sans doute par modestie, par respect pour le démocratisme américain, qu’il se ravale momentanément au niveau des simples mortels. De même que les hommes du peuple m’appellent capitaine lorsqu’ils veulent me rendre honneur, de même les dames et les demoiselles m’appellent comte, parce qu’il est invraisemblable, incompréhensible qu’un homme aussi distingué ne soit rien du tout que Gros-Jean ou Gros-Pierre. Je suis accoutumé à ces usurpations involontaires, et je les supporte sans sourciller avec un sérieux impassible. — Me voilà donc au bal, affublé d’un titre, présenté de droite et de gauche, choyé par les demoiselles, et cela sans intérêt, sans calcul possible, sans autre raison que le désir d’être agréable à un étranger qui passe et qu’on sait devoir disparaître demain. Cette bienveillance empressée, cette hospitalité gracieuse méritaient bien en retour quelque effort de politesse. Je me plaisais d’ailleurs dans cette société aimable et presque européenne. Toutes ces dames parlaient un français élégant et correct dont elles semblaient très fières, et qu’elles étaient heureuses de faire apprécier par un bon juge. Leur conversation, peut-être nourrie de peu, comme toutes les causeries du monde, mais roulant au moins sur quelque chose, m’empêchait de regretter les heures et le sommeil perdu. Deux ou trois fois je tentai de m’enfuir, mais on me ramena de force. Bref, je ne sortis du bal qu’à trois heures du matin, emportant un excellent souvenir de cette société plus provinciale, moins à la mode peut-être, mais au fond plus délicate que celle de New-York.

La neige avait fondu. Il ne restait plus dans les rues qu’une espèce de compote pâteuse comme une granite fondante, et sur les dalles des trottoirs, aux places où l’eau avait coulé plus abondante, des arabesques en relief de glace mouillée, le plus glissant et le plus dangereux terrain sur lequel puisse marcher un homme. J’étais venu là en voiture, avec des dames, et je ne savais pas où j’étais. Je m’informe de la direction de Chesnut-street ; on me l’indique vaguement, et je me mets en route, tantôt clapotant avec mes souliers de bal dans la bouillie neigeuse, tantôt, et malgré des