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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/827

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états du sud ne se décident pas d’eux-mêmes à entourer de garanties sérieuses la liberté des affranchis. La seconde partie de l’amendement constitutionnel lui réserve ce droit nécessaire, et prépare même aux radicaux un prétexte sérieux à l’extension du droit de suffrage aux noirs, s’ils prouvent qu’il soit indispensable de leur donner le pouvoir politique pour en faire véritablement des hommes libres [1].

Peut-être bien sera-t-on forcé d’en venir là. Il y a dans les états du sud tout un système d’institutions politiques et sociales, tout un réseau d’habitudes et dé traditions morales qu’il faut détruire avant de se flatter d’avoir affranchi les noirs. L’esclavage y a façonné les lois et les consciences, il s’est enraciné dans la vie privée, et il sert de fondement à toutes les distinctions sociales. La comparaison du nord et du sud est un des spectacles qui font le mieux comprendre la souveraine importance et l’influence incalculable des questions sociales sur le jeu des institutions politiques. Voilà deux pays qui jouissent en apparence d’institutions démocratiques et républicaines à peu près semblables, et qui sont peuplés par des hommes de même race et de même famille. Le principe de la démocratie règne d’une manière aussi absolue dans les états du sud que dans les états du nord ; les libertés y sont les mêmes, les lois inspirées du même esprit, les formes du gouvernement surtout sont pareilles, et cependant il y a entre les deux pays des différences si profondes qu’un Américain distingue à première vue s’il est dans un état à esclaves ou dans un état libre. Déjà Tocqueville, il y a trente ans, signalait cette différence alors que, naviguant sur l’Ohio, il entendait d’un côté le bruit des cités, le murmure de l’industrie et de l’activité humaine, et ne voyait de l’autre que la solitude, la sauvagerie et la mort.

C’est l’esclavage qui condamne le sud à cette immobilité fatale. Si le sud n’a jusqu’à présent qu’une richesse agricole, c’est que l’agriculture peut seule y fleurir avec la routine du travail esclave. On n’y connaît que deux genres de valeurs, la terre et le bétail humain qui sert à l’exploiter. Encore les terres, n’étant pas disputées par la concurrence du travail libre, n’ont-elles d’autre valeur que celle des esclaves qu’on y établit. La seule richesse véritable dans les états du sud, c’est donc l’esclave lui-même, seul instrument de travail et seul agent de production. Les plus opulens planteurs du sud

  1. C’est ce que comprennent fort bien les états du sud, et c’est pour cela que plusieurs d’entre eux ont volontiers aboli l’esclavage par mesure locale, sans pourtant se décider facilement à l’adoption de l’amendement constitutionnel. Quelques-uns même, et entre autres celui de Mississipi, ont ratifié le premier article de l’amendement et repoussé le second.