Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/797

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


cette gravité de langage sans laquelle il n’est pas d’innovation durable. Une chose à noter encore une fois, c’est qu’une telle hardiesse ; souvent incomplète, souvent heureuse et féconde, ait été accomplie par un écrivain d’un goût volontiers timide et d’une inspiration toute classique.

Il est vrai que l’auteur de Charlotte Corday a toujours essayé de rajeunir la tradition dont il relève et de remonter à travers le XVIIe siècle jusqu’à ce théâtre des Hellènes, dont l’héroïque naïveté ressemble si peu aux bienséances majestueuses du règne de Louis XIV. Corneille pour les mœurs théâtrales, les Grecs pour ce goût du naturel qu’il tâche de leur dérober, voilà le double objet de son culte. Il n’est pas étonnant que de pareils maîtres lui aient ouvert des horizons nouveaux. Corneille étouffe dans les liens que le goût de son siècle commençait à imposer aux poètes, liens nécessaires à cette date, puisqu’ils ont obligé l’esprit français à se concentrer, à ramasser ses forces, et puisque lui-même, tout en grondant, n’a pas essayé de les briser ; il n’en est pas moins certain que l’étude du Cid et d’Horace, de Don Sanche et de Nicomède, ne peut qu’encourager en ses innovations un poète classique du XIXe siècle. Quant aux poètes grecs, si attachés qu’ils fussent aux peintures de l’âge héroïque et sacré, ont-ils reculé devant les grands sujets que leur fournissait leur plus récente histoire ? Quand on se rappelle que le vieil Eschyle a chanté l’invasion des Perses, le danger de la Grèce, cette crise immense qui, rassemblant les fils dispersés de la race hellénique, a été le début d’une vie nouvelle et le commencement d’un monde, on conçoit qu’un poète, inspiré par cet exemple, ait voulu aussi prendre pour sujet de ses drames cette grande crise de l’humanité moderne, la révolution française. En fait d’émotions tragiques, qu’est-ce que les lamentations d’Atossa dans le palais de Xerxès auprès des douleurs de la royauté de saint Louis dans la prison du Temple ? En fait d’enthousiasme et de patriotisme, les jeunes tribus de l’Hellade écrasant l’invasion orientale sont-elles plus grandes que nos soldats de 92 arrêtant l’Europe conjurée ? Félicitons M. Ponsard d’avoir trouvé dans la tradition classique elle-même la première idée de ses hardiesses. Désormais l’arène est ouverte. Quelles que soient les imperfections de son œuvre, l’auteur de Charlotte Corday a prouvé que ces sujets effrayans peuvent être consacrés par les ressources de l’art. Heureuse conquête, à mon avis, conquête dont la société profitera autant que la poésie même, car si un des maîtres du théâtre a eu raison de dire : « La vie est sombre, l’art est serein, » c’est surtout au théâtre issu de la révolution qu’il est permis d’appliquer ces paroles. L’art vrai purifie ce qu’il touche, il apaise les