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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/739

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tort. Les cultures fourragères doivent marcher au moins aussi vite que la culture du blé, pour maintenir l’équilibre entre les produits qui fertilisent le sol et ceux qui l’épuisent, et plus d’un symptôme semble indiquer que cette loi suprême de l’agriculture a été fort négligée depuis quelque temps.

Le premier de tous est la diminution considérable des bêtes à laine d’après les documens statistiques recueillis par le gouvernement. On avait constaté, dans le dénombrement de 1852, 33 millions 510,000 têtes de population ovine ; cinq ans après, en 1857, on n’en a plus trouvé que 27 millions 185,000 : différence en moins, 6 millions 325,000, près d’un cinquième. Ce désastre a été surtout marqué dans une vingtaine de départemens qui appartiennent presque tous au centre de la France, comme le Cher, l’Indre, le Cantal, la Creuse, etc. ; les troupeaux y ont perdu du quart au tiers de leur effectif. On a dû faire un autre recensement en 1862, mais nous n’en connaissons pas les résultats, et il paraît peu probable qu’une pareille perte ait pu se combler en si peu de temps. Tous les cultivateurs se rappellent les grandes mortalités qui ont frappé les moutons dans ces terribles années de 1853 et 1854, si funestes à la population humaine elle-même ; la cachexie aqueuse a emporté des troupeaux entiers. Le mal était récent en 1857, et tout annonce qu’il n’est pas encore complètement réparé.

Les porcs ont subi depuis vingt ans une diminution analogue, qui s’explique par la maladie des pommes de terre. Les chevaux sont restés stationnaires. Quant au gros bétail, nous manquons de renseignemens précis ; mais, s’il est permis de hasarder une conjecture, on peut dire que le gros bétail a dû s’accroître dans les parties de la France qui approvisionnent Paris et qui ont en même temps les bénéfices de l’exportation ; dans la moitié méridionale du territoire, il doit plutôt avoir reculé à cause du déficit que plusieurs années de sécheresse ont amené dans la production des fourrages. On comprend très bien la préférence qu’une agriculture sans capital donne à la culture du blé sur celle des fourrages ; la culture du blé est la plus facile, la plus courte et la plus sûre, tandis que l’élève du bétail présente des difficultés, des lenteurs et des chances qui découragent la plupart des cultivateurs, même au prix actuel de la viande. Le véritable progrès, le progrès durable et permanent est pourtant à ce prix.

Quand on demande aux agriculteurs de changer du soir au matin leur système entier de culture, ils se récrient avec raison, car un tel changement exige des efforts et des capitaux qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Il a fallu trois quarts de siècle à notre agriculture pour doubler ses produits ; elle peut sans doute marcher plus vite à l’avenir, mais à des conditions qui ne se réalisent pas