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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/700

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Entouré d’un état-major intelligent et nombreux et d’un équipage de quatre cents hommes avec armes et bagages, il avait pu tirer parti de ces avantages et avait réussi non-seulement à gagner la sympathie des Japonais, mais encore à leur inspirer un certain respect, malgré ce que pouvait avoir de quelque peu ridicule la situation d’un si grand personnage échoué sur leur île et bloqué de près par les alliés sur les lieux mêmes de son naufrage. Le camp russe établi à Simoda, non loin de Yeddo, se trouvait littéralement assiégé d’une foule de fonctionnaires de tout grade et de toute espèce de curieux empressés de voir les étrangers, d’observer les habitudes de leur vie quotidienne. Il faut se souvenir qu’à ce moment encore aucune nation européenne, à l’exception des Hollandais, enfermés dans leur factorerie de Nangasaki, n’avait de représentant dans ce mystérieux empire, et les Japonais, jugeant du souverain de la Russie d’après son amiral, s’en étaient fait une idée qui ne s’est plus affaiblie sensiblement dans leur esprit.

C’est le séjour prolongé du diplomate russe au Japon qui a desservi le plus le prestige des alliés d’alors et des autres Européens en général dans ce pays. C’est de cette époque que les Japonais apprenaient à croire et a dire entre eux que les Hollandais n’étaient que de vils marchands, les Anglais des habitans perfides et rapaces d’une île insignifiante, et l’empereur des Français le neveu d’un homme mis autrefois à la raison par le tsar, qui, à bout de patience, avait donné aux Anglais l’ordre de le prendre et de le garder dans une île lointaine. — L’amiral Putiatine avait eu d’ailleurs le temps de visiter tous les ports de la Chine, les Philippines, les Lou-tchou, la Corée, les côtes de la Mandchourie, avant d’aller échouer au Japon, et ce n’est qu’après bien des mois de ce séjour, si fructueusement employé, on le voit, qu’il réussit enfin à passer à travers les lignes du blocus pour aller rejoindre, au milieu de tous les périls de la navigation la plus aventureuse, l’escadre russe de l’Amour. Il remonta le fleuve sur un bateau à vapeur, prit ensuite la route de la Sibérie et se retrouva en 1856 à Saint-Pétersbourg. C’était, on le comprend, un personnage précieux à consulter dans la voie où on entrait et où on était décidé à marcher. La première mesure proposée par le marin diplomate et approuvée par le tsar fut d’armer une escadre de dix navires à vapeur portant 120 canons et 1,800 hommes d’équipage, et de l’envoyer sans retard relever l’honneur du pavillon moscovite sur le théâtre même où pendant toute la guerre de Crimée il avait joué un rôle assez piteux. Une autre circonstance d’ailleurs parlait encore en faveur de cette expédition. Suivant les renseignemens fournis par le général Mouraviev, arrivé aussi de son côté à Pétersbourg, deux députations chinoises étaient déjà venues auprès de lui