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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/658

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Marguerite, sans blesser en elle l’idée de la dignité féminine. Il n’y avait qu’un être tel que la Marguerite de Goethe qui pût tomber de la manière dont elle tombe, et dans sa chute rester intérieurement pure. Un caractère de femme plus réfléchi, plus intelligent, aurait subi une tout autre dégradation. — C’est la science du bien et du mal qui dégrade dans toute faute : une âme inconsciente, comme celle de Marguerite, est chose fragile et profonde à la fois, presque irresponsable à force de candeur. En cela réside la poétique opposition entre les deux amans devenus inséparables par l’émotion du poète et par celle de la postérité. Ce qui a perdu Faust, c’est l’abus de la science ; ce qui sauve Marguerite, même dans sa faute, c’est son ignorance presque divine. Elle conserve encore je ne sais quelle innocence qui la protège contre l’avilissement vulgaire de cette triste histoire ; la séduction. Et tel est l’art du poète, que Marguerite, même coupable, demeure dans nos souvenirs comme un type de grâce et de pureté.

Chaque poète a dans son œuvre, parmi les créations de son génie, un type privilégié auquel il a confié quelques-unes de ses pensées les plus profondes, quelques-uns de ses rêves les plus chers, qu’il anime de l’essence même de son âme et d’un souffle de sa vie propre. La personnalité du poète se dédouble par un effet merveilleux de l’art, et cette partie détachée de lui-même, vivant par la grâce de la poésie, touchée du rayon de l’idéal, va se joindre à l’élite sacrée qui brille d’un éclat immortel dans la nuit des siècles. Pour Goethe, ce type choisi entre tous, objet de toutes ses tendresses poétiques, le fils privilégié de son âme en même temps que de son art, c’est Faust. Le poète a vécu de sa vie, souffert de ses doutes et de ses lassitudes infinies, aimé avec ces ardeurs des sens et aussi avec ce désespoir de ne pouvoir aimer davantage et de porter jusque dans les orages de sa passion la clairvoyance fatale et la tristesse de sa pensée. Hélas ! qui le sait mieux que le poète lui-même ? La pensée tue l’amour, et nul mieux que lui n’a connu ces luttes étranges où le cœur, trop éclairé, se désespère de ses sécheresses et de ses langueurs. De tous les supplices infligés à l’humaine nature, le plus cruel peut-être est l’impuissance d’aimer. Or quel amour peut résister à cette intensité d’analyse, à cette dévorante activité de la pensée, à cette puissance funeste de voir le fond des choses, d’apercevoir d’avance l’inanité de ces désirs qui remplissent tout l’être de leur violence et de leur bruit, la misère de ces bonheurs qui, tant qu’ils sont espérés, nous donnent l’image d’une félicité divine et qui, une fois obtenus, effraient l’âme de leur néant, la fragilité enfin de ces belles amours dont les sermens insensés s’emparaient de l’éternité et qui ont à peine la force de