Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/657

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et qui forment la trame merveilleuse du poème. Dès lors, comme il était juste, l’idée scientifique et philosophique s’efface de plus en plus devant le sentiment poétique et humain. C’est d’une autre critique que celle de la philosophie que relèvent la terreur et la pitié de ce drame immortel. Elles n’appartiennent plus qu’à l’art qui les a produites, qui les juge et qui les consacre.

Notons cependant le contraste simple et saisissant du caractère de Marguerite avec celui de Faust. A bien prendre les choses, la philosophie n’est-elle pas mêlée partout dans ce poème comme dans la vie ?

Certes, s’il y avait dans toute l’Allemagne, à la fin du XVe siècle, une âme incapable de comprendre Faust, il semble bien que c’était celle de Marguerite. Elle est séparée de l’intelligence de Faust de tout l’intervalle qui sépare le ciel de la terre. Comment comprendrait-elle cette ardeur dévorante de savoir, cette hauteur et cet orgueil de la pensée, ces lassitudes désespérées qui en sont le châtiment, ces orages qui descendent du cerveau de Faust dans son cœur, et qui tour à tour y produisent des courans furieux de passion et de sensualité ? Comment aurait-elle l’intuition de ces phénomènes mystérieux et violens, de cette psychologie morbide de la raison humaine, elle, la simple fille qui appartient à un monde vulgaire par sa naissance, par ses habitudes, par les pensées et les relations au milieu desquelles elle passe sa triste vie ? Si Faust est le révolté de l’idéal, à coup sûr Marguerite est bien l’humble fille de la réalité. Elle habite un pauvre logis, où elle élève sa petite sœur, où elle prend soin de sa mère infirme ; elle n’a jamais dépassé l’étroit horizon de la rue où elle est née ; toute sa société se compose de voisines médisantes ou bavardes. Elle a dû en prendre les vulgarités et les niaiseries. Toute sa littérature se borne à quelques lieder qu’elle a appris dès le berceau. Et, quand un sentiment vague commencera d’envahir son âme et de la troubler, elle n’aura pour exprimer ce trouble naissant d’un cœur qui s’ignore que quelques ballades comme celle du roi de Thulé, qu’elle chantera près de sa fenêtre, assise à son rouet, sans même comprendre par quelle harmonie la tristesse de ce chant se met d’accord avec sa peine secrète.

Et cependant, dès qu’elle paraît, un charme immortel se répand sur la scène. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’essence de Marguerite est la candeur ; cette âme est la vie ignorante, la nature même ; c’est le cœur de la femme avant toute science et toute expérience, dans son idéale transparence et sa naïve pureté. Certes, comme on l’a dit, ce n’était pas une médiocre hardiesse que de représenter une séduction aussi rapide, aussi aisée que celle de