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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/641

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ces impressions, à ces images une forme, à les disposer en tableaux, à les faire apparaître en peintures vivantes, pour qu’en m’écoutant ou en me lisant on éprouvât les impressions que j’avais éprouvées moi-même. L’acte d’Hélène a maintenant une physionomie originale, il forme comme un petit monde à part, qui ne se lie que par un fil léger à ce qui précède et à ce qui suit… C’est là aussi, de vrai, le caractère des autres actes, car au fond les scènes de la cave d’Auerbach, de la cuisine des sorcières, du Blocksberg, du conseil de l’empire, de la mascarade, du papier-monnaie, du laboratoire, de la nuit classique de Walpürgis, forment autant de petits mondes, qui, tout en exerçant l’un sur l’autre une certaine influence, restent indépendans… Il s’agit donc seulement de donner à chaque partie une physionomie nette et bien expressive ; quant à l’ensemble, il reste incommensurable, mais comme ces problèmes insolubles que les hommes se sentent entraînés à sonder sans cesse. » Et revenant plusieurs fois sur cette idée : « Le Faust est un sujet incommensurable, dit-il ailleurs, et tous les efforts que l’esprit ferait pour le pénétrer entièrement seraient vains. »

Dieu nous garde de mesurer ce que Goethe appelle si naïvement l’incommensurable ! C’est proprement là le triomphe de la poésie objective, laquelle n’aspire qu’à saisir et à fixer dans une forme esthétique le reflet des mille phénomènes qui passent devant l’esprit du poète. « Je recevais des impressions de mille espèces, physiques, morales ; je n’avais plus, comme poète, qu’à les disposer en tableaux, sans me soucier de les enchaîner entre eux. » Que nous voilà loin de cet art grec dont Goethe s’était enchanté ! Comme tout cela diffère des procédés de cette poésie si nette, si déterminée dans toutes ses conceptions, admirablement finie dans toutes ses œuvres, où rayonne je ne sais quelle sérénité lumineuse dont l’esprit est comme pacifié et éclairé ! — Évidemment c’est au lendemain d’une lecture du second Faust que Durand, l’illustre Durand d’Alfred de Musset, avait conçu son œuvre immense :

J’accouchai lentement d’un poème effroyable.
La lune et le soleil se battaient dans mes vers ;
Vénus avec le Christ y dansait aux enfers.
Vois combien ma pensée était philosophique :
De tout ce qu’on a fait faire un chef-d’œuvre unique,
Tel fut mon but : Brahma, Jupiter, Mahomet,
Pluton, Job, Marmontel, Néron et Bossuet,
Tout s’y trouvait ; mon œuvre est l’immensité même.
Mais le point capital de ce divin poème,
C’est un chœur de lézards chantant au bord de l’eau.

Si l’épigramme ne vaut pas contre l’œuvre de Goethe, marquée à chaque page du signe du génie, elle vaut du moins contre le