Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/636

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comme le mien pour compatir à ma misère. Il faut que je le sache et que je m’y résigne. L’homme n’est libre qu’à une condition, c’est dans sa lutte avec la nature de ne compter que sur lui et de n’espérer d’appui que dans son propre cœur ; mais là où il agit, il est roi, il est dieu. Il peut dire comme Prométhée : « Je suis maître, je possède tout, aussi loin que s’étend le cercle que remplit mon activité. Rien au-dessous et rien au-dessus ! » C’est le cri superbe de l’humanité qui ne veut rien devoir à un maître, et qui prétend être elle-même, elle seule, sous un ciel inflexible et sourd, l’ouvrière de ses destins. Toutes les révoltes philosophiques de Goethe, tout son orgueil, sont dans le cri de Prométhée.

L’Allemagne y répondit. Goethe lui-même s’étonna de l’écho immense et profond qu’il avait éveillé et qui répéta le lyrique blasphème du titan. « Ce fut, nous dit-il, la première étincelle d’une explosion qui découvrit au public les secrètes affinités d’hommes respectables, affinités qui sommeillaient en eux, à leur insu, dans les parties les plus éclairées de la société [1] ; » mais ce qui donne à l’œuvre du jeune poète une importance inattendue, c’est la profession de foi spinoziste de Lessing, dont le Prométhée fut l’occasion. Laissons raconter à Jacobi lui-même cet épisode étrange qui confirme pleinement l’interprétation de cette œuvre, telle que nous l’avons présentée. Son récit, curieux à tant de titres, et en lui-même et par la longue polémique qu’il souleva, se trouve dans la première lettre à Mendelssohn, écrite dans le courant de l’année 1783. « J’avais toujours professé beaucoup de respect pour ce grand homme, surtout depuis ses querelles théologiques, principalement après avoir lu sa Parabole ; j’avais vivement désiré de faire sa connaissance personnelle… » Mon Alwill eut le bonheur de l’intéresser. Il m’écrivit en 1779. J’allai le voir à Wolfenbüttel. Entre autres communications que je lui fis, je lui donnai à lire le poème de Prométhée de Goethe. Au lieu d’en être scandalisé, Lessing se déclara très satisfait de la forme et du fond. « Le point de vue du poème, dit-il, est le mien. Les idées orthodoxes sur la. Divinité ne sont plus les miennes ; έν χαί πάν est ma devise. — Vous êtes donc de l’avis de Spinoza ? lui demandai-je. — Si je dois me nommer d’après quelqu’un, répondit Lessing, oui, je suis spinoziste. » Nous fûmes interrompus ici. Le lendemain Lessing vint me trouver pour s’expliquer avec moi sur son έν χαί πάν. Je ne lui cachai pas que j’avais été surpris et affligé de sa déclaration, parce qu’en partie j’étais venu le voir pour implorer son secours contre Spinoza. « Il n’y a pas d’autre philosophie, me répondit-il, que celle de Spinoza.

  1. Vérité et poésie, troisième partie.