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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/626

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seulement aux aspects utiles et pratiques des choses, ne se plaisent pas dans une vaine ostentation du point d’honneur. Un officier américain battu par l’ennemi ne couvrira pas sa défaite de gasconnades glorieuses comme un mandarin chinois ou un hidalgo mexicain, et personne ne verra dans son aveu dénué d’artifice une preuve de cynisme ou de lâcheté. — Est-il enfin un autre pays du monde où l’on ait plus de mépris pour ces habitudes d’oisiveté aristocratique dont nous tirons encore vanité ? Voilà pourquoi l’esprit militaire n’entrera jamais dans ses mœurs. La guerre n’est pas pour les Américains une occasion de déployer des vertus brillantes et de se foire applaudir sur un grand théâtre, une espèce d’art comme celui du musicien ou du bateleur, c’est une nécessité qu’ils subissent avec courage, et dont ils sauront venir à bout.

N’écoutez pas les faux prophètes qui prédisent à l’Amérique un despotisme militaire couronné par l’avènement prochain d’une monarchie. Ce ne peut être que le rêve des esclavagistes réactionnaires et l’humeur noire de quelques ambitieux désappointés. L’armée américaine ne saurait devenir ni un pouvoir politique durable ni l’instrument d’une longue dictature. L’indépendance des uns, le patriotisme des autres ne le permettront jamais. Si un général victorieux voulait retourner ses armes contre la liberté de son pays, ses troupes l’abandonneraient ou se chargeraient de le punir. Si quelques soldats après la guerre tournent au brigandage au lieu de rentrer dans la vie civile, la fusillade et la potence, dont les Américains savent user comme les autres, en auront vite raison. L’armée permanente, dont l’augmentation demeure certaine, ne sera jamais assez forte pour être un danger. Enfin, quand même un César (et la démocratie américaine ne produit pas de tels hommes) régnerait dans Washington au son du tambour, la république ne serait pas ébranlée. Pour qu’un peuple démocratique passe à la monarchie ou même à la dictature, il faut qu’une longue et lente révolution ait rassemblé tous les pouvoirs en un même lieu. Il n’est pas étonnant que la république romaine soit tombée, quand deux pouvoirs seulement, le peuple de la ville et l’armée, disposaient des destinées du monde. Tout général populaire dans la plèbe romaine était naturellement maître de l’empire. Nous-mêmes, si nous tombons si aisément d’une main dans une autre, c’est que nous avons un centre national et politique dont il suffit de s’emparer pour nous dicter souverainement des lois. L’Amérique a bien raison de ne pas nous l’envier, et de croire que le maintien de ses institutions fédératives est aussi nécessaire que son unité nationale au salut de sa liberté.


ERNEST DUVERGIER DE HAURANNE.