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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/613

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Je me fais raconter leurs campagnes. L’un d’eux, l’année dernière, fut blessé et fait prisonnier : on le jeta dans la prison de Libby, si faible qu’il ne pouvait plus se soutenir. Il perdait tout son sang, mais « j’étais résolu, me dit-il, à ne pas mourir. » Par bonheur, il appartenait à une secte de la franc-maçonnerie qui a beaucoup d’affiliés dans les états du sud. Il fit le signe convenu pour appeler du secours ; un de ses gardes y répondit, — un officier confédéré qui le soigna, le nourrit et le fit guérir. — Un autre, naïvement héroïque, me disait du ton le plus simple : « J’aime bien les jours de bataille. » En effet, ce sont de terribles fêtes ! Pendant la campagne meurtrière qui mena Grant du Potomac au James, on se battit presque tous les jours. 30,000 hommes restèrent couchés dans les forêts de la Wilderness. Pendant cinq jours, on se massacra jour et nuit sans se voir, dans des fourrés impénétrables, sans presque avancer d’une ligne. Le soir, les vivans épuisés dormaient pêle-mêle avec les morts. A Chancellorville, le feu se mit au champ de bataille, et morts et blessés furent brûlés ensemble dans les hautes herbes. — Les Américains, qui font tout grandement et qui s’en vantent, peuvent dire que c’est une guerre de géans.

Voilà l’école qui a formé leurs généraux. Vous vous amusez à railler la science improvisée des officiers de l’armée américaine. Le temps est passé, je vous l’assure, où des scribes, des avocats, des clergymen, qui peut-être n’avaient jamais tenu un fusil ni une épée, s’improvisaient du premier coup colonels ou capitaines, et où les généraux tombaient du ciel tout formés. Les West-Pointers, élèves de l’école militaire, qui sont un peu les aristocrates de l’armée et qui se donnaient d’abord le plaisir d’humilier les autres, sont bien forcés aujourd’hui de les accepter pour leurs égaux. A présent quatre ans de pratique et de rude expérience en ont fait des officiers certainement meilleurs que tel de nos vétérans de garnison qui passe général sans avoir jamais vu le feu. Après tout, nos grands capitaines de la république et de l’empire ont-ils eu d’autre école que celle de l’expérience ? — Ces jeunes gens de vingt années à peine sont à la guerre depuis quatre ans. Celui-ci a été blessé cinq fois en une année, tel autre s’est engagé comme simple soldat : un seul était lieutenant dès le début. La liste des camarades morts dépasse de beaucoup celle des vivans. Ils ne font pas la guerre par plaisir ni par ambition, ils n’ont pas d’avancemens, de croix ni de pensions à gagner ; mais ils songent à leurs familles, à leurs études, à leur carrière abandonnée, et ils appellent impatiemment l’heure de la délivrance. L’un d’eux me disait qu’il avait sa fiancée qui l’attendait à la maison, et qu’il comptait bien, si Dieu