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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/601

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avait eu pendant la nuit un heavy firing du côté de Dutch-Gap, causé sans doute par une attaque des canonnières rebelles sur les batteries fédérales. Les grandes eaux ont enfin débouché le canal encombré d’abord par les débris de la mine, de façon que le grand œuvre du général Butler offre non-seulement une brèche à l’artillerie confédérée, mais encore un passage direct et mal défendu à travers nos lignes. Depuis deux jours, nous attendons les journaux pour savoir les détails de l’affaire : journaux et lettres n’arrivent point. Ce soir, la canonnade se ranime encore ; mais je ne pourrai vous en dire la cause qu’à mon retour à Washington. On se figure que l’armée est le meilleur lieu du monde pour se rendre compte des événemens de la guerre. Nulle part en effet les nouvelles ne peuvent être plus promptes et plus complètes qu’aux quartiers du général en chef à City-Point. Quant aux chefs de corps et aux officiers subalternes, ce sont des machines qui commandent à d’autres machines. On leur laisse peut-être un certain libre arbitre dans l’exécution des ordres généraux qu’on leur donne ; mais ils ne connaissent rien que leur consigne, et ne se rendent même pas compte des manœuvres auxquelles ils sont employés. Quant au branle-bas général qui m’avait tant étonné, j’appris que 300 hommes de la brigade avaient, durant la nuit, reçu l’ordre de se rendre aux avant-postes. Voilà ce qui avait ému mon oreille novice et troublé mon sommeil de conscrit.

Nous montâmes à cheval après le déjeuner pour visiter les divers quartiers voisins : d’abord le major-général Mott, commandant la division, un grand homme de belle figure, qui a de belles manières, un regard doux et bienveillant, tout l’air d’un vrai gentleman. On le dit immensément riche, et c’est un remarquable exemple de patriotisme que ce sacrifice fait à cinquante ans par un homme à qui la vie a toujours été si facile. Il a débuté, il y a quatre ans, comme colonel du régiment qu’il avait formé lui-même, et ses épaulettes de général, conquises à la pointe de l’épée, ne sont qu’un dédommagement bien faible de tout ce qu’il a abandonné. Notre seconde visite fut pour le général Humphries, commandant le 2e corps : celui-là est un West-Pointer, un homme d’éducation militaire, mais de tournure aussi pacifique que possible avec ses yeux myopes, ses lunettes, sa tête penchée en avant, son uniforme incomplet, ses gants de tricot et sa casquette ronde, — aimable du reste et instruit, ayant une légère teinture de l’Europe, une manière de causer fort agréable. Cet homme si paisible avec son demi-sourire et son sang-froid plein de courtoisie est un des plus rudes combattans de l’armée. Sous le feu, pendant la charge, au milieu des boulets et des balles, il a toujours la même sérénité souriante, fumant des cigarettes et arrangeant son lorgnon sur son nez avec le calme d’un