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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/594

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et de toute grandeur s’entre-croisent et soulèvent des vagues. Le port est encombré de ballots et de caisses ; une active population d’ouvriers blancs et noirs s’agite sous l’uniforme bleu, et derrière les hangars de planches qui bordent les quais de pilotis voyez la grosse locomotive qui roule avec sa cloche sonore, poussant devant elle un long train de fourgons pesans. C’est le chemin de fer de l’armée du Potomac, long de 19 milles, improvisé en cinq jours par le corps des travailleurs du génie. Voilà comment on fait la guerre aujourd’hui ; nous sommes loin de la guerre des forteresses, de la guerre des expéditions lointaines, des sièges mesquins et des combats en plein champ, des campagnes décidées par la prise de quelque place forte isolée ou la conquête stratégique de quelque glorieux champ de bataille. Ce n’est plus le temps des Gustave-Adolphe ou même des Napoléon. Les armées elles-mêmes sont les places fortes qu’il faut prendre, et partout où elles se posent, elles transforment une région tout entière en citadelle. Elles ne se déplacent pas d’un jour à l’autre avec armes et bagages, vivres et munitions, tentes et pieux de défense, le tout sur le dos du soldat, à la façon des légions de César ; il leur faut leurs équipages, leurs longs trains de chariots attelés de six mules, leurs chemins de fer provisoires ; il leur faut des flottes entières occupées à les nourrir et des bases d’opérations maritimes, et pour les héberger des villes tout entières qu’un coup de baguette fait surgir de la solitude. On ne peut faire l’Annibal ou l’Alexandre que dans un pays sans défense, avec un gouverneur Brown à demi complice et une Géorgie aussi riche en vivres qu’épuisée d’hommes. Malheur au général Sherman, s’il eût trouvé devant lui l’armée de Lee, ou s’il lui eût fallu subsister sans chemins de fer dans cette Virginie déserte et désolée par la guerre ! Les impatiens demandent pourquoi l’armée du Potomac n’a pas pris Petersburg quand celle de l’ouest prenait la Géorgie ? Qu’ils y viennent avant d’en juger, et qu’ils se rendent compte du sang qu’il en coûte pour chaque pouce de terre gagné sur le cercle étroit et redoutable où s’est massée la rébellion.

City-Point est situé sur un petit promontoire élevé, au confluent du James et de l’Appomatox ; c’est le Balaklava de l’armée américaine et le centre des opérations combinées contre Richmond et Petersburg. C’est là que Grant, généralissime de toutes les armées, a établi son quartier-général. Plus loin, sur le James, Butler ou maintenant son successeur Ord occupe le terrain compris entre le fleuve et son affluent l’Appomatox, qui forme un peu plus loin la limite des deux lignes ennemies, jusqu’au point où celle des rebelles le franchit pour environner le sud de Petersburg. Vers le sud-ouest, Meade, avec l’ancienne armée du Potomac, s’allonge en demi-cercle autour de cette ville, sa droite appuyée sur