Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/593

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


plein de grâce et de fraîcheur. Quelques maisons blanches couronnent les coteaux sur la gauche, on y voit partout les traces des plantations désertes ; mais sur la droite les huttes mêmes sont rares, et l’on reconnaît la forêt hérissée, impénétrable, où l’armée de Mac Clellan se frayait un chemin à coups de hache, traînant ses canons et ses équipages sur les troncs couchés des grands arbres abattus, et dont les settlers ruinés, à demi sauvages, fatiguent encore par une guerre d’embuscades et de brigandages les postes clair-semés çà et là sur la côte. — Voilà Harrison’s Landing, ses jetées de pilotis, son fort, son hameau de tentes et de cabanes, gardé encore par un régiment fédéral, et la vaste trouée de terre grise faite dans la forêt, pour les colons à venir, par les coups de canon. C’est là que l’armée entière, épuisée par ses victoires mêmes, dans cette retraite héroïque et désastreuse dont vous avez gardé le souvenir, vint, régiment par régiment et brigade par brigade, se reformer à portée de la mer et attendre pendant de longs mois une nouvelle campagne qui ne fut jamais faite. Le nom seul d’Harrison’s Landing rappelle aux rares survivans de cette lutte gigantesque souffrance, anxiété, humiliation, colère, sombre et mortel ennui durant la longue oisiveté où l’indécision des chefs tenait en suspens l’armée impatiente et découragée. — La péninsule, c’est la terre classique de ces temps déjà fabuleux. Hommes, choses, idées, tout a changé depuis ces trois années. La guerre a balayé plus d’une génération de soldats ; plus d’une armée a fondu en une seule campagne comme la neige en une journée de soleil ; des corps tout entiers qui n’ont pas fini leurs trois ans de service ne remplissent plus un régiment, et les quelques vétérans criblés de blessures qui survivent dans les rangs des recrues nouvelles sont pareils aux témoins de la révolution ou aux contemporains de l’ancien régime, objets d’étonnement et de respect, comme ces colonnes isolées d’un temple en ruine qui servent à soutenir la muraille où les a enchâssées l’architecte moderne. Quelques-uns, enfans au début de la guerre, ont à peine barbe au menton ; mais ils peuvent dire qu’ils ont vécu tout un siècle, et que la mort a fauché autour d’eux plus de têtes que si la leur était blanchie et courbée par les années.

Voici enfin City-Point, la ville improvisée, le grand arsenal du général Grant, la capitale de cette province qui s’appelle l’armée combinée du Potomac et du James. Depuis une heure environ, nous entendions vers le nord-ouest de sourdes détonations, tantôt ralenties, tantôt pressées : c’est la canonnade, bruit habituel en ces parages, mais plus violente en ce moment et plus opiniâtre qu’elle n’a coutume de l’être dans ces paresseuses journées d’hiver, A peine se demande-t-on ce qu’elle annonce ; la flotte marchande qui encombre la rivière dort sur ses ancres ; les steamers de toute forme