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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/547

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capitaine que la Grèce et Rome auraient élevé au rang de leurs dieux, un héros qui, au moyen âge, aurait été le fondateur d’une dynastie de rois… Pour faire son portrait, Homère l’eût comparé à Mars… » Convenez que nous avions choisi là un singulier chef pour lui confier même éventuellement le droit de donner des ordres, ne fût-ce qu’à une escouade de nos soldats, et convenez aussi que quelques-uns de nos journaux choisissent aujourd’hui un singulier porte-drapeau pour leur libéralisme ! Ce qu’il y a de curieux et ce qui est un peu plus prosaïque, c’est que quatre mois auparavant le ministre de France à Mexico avait écrit au général Serrano, alors gouverneur de Cuba, une lettre que le gouvernement espagnol a publiée, où il est dit en propres termes : « On continue à affirmer ici que le général Prim commandera en chef l’expédition espagnole, et on affirme aussi que le nouveau ministre des finances, M. Gonzalès Echeverria, oncle de la comtesse de Reus, n’aura besoin que d’une demi-heure de conversation pour régler la question espagnole… » Et fait comme dit, tout se passa ainsi : le rembarquement de Prim se fit après cette demi-heure de conversation avec M. Echeverria, cet oncle d’Amérique, qui fut assez éloquent pour convaincre le dieu Mars, son neveu !

Le plus embarrassé fut le ministère espagnol, qui n’osa ni approuver ni désavouer son général. Le plus habile fut Prim, qui réussit à persuader à la reine qu’en s’évadant du Mexique il avait fait acte de patriotisme, acte d’indépendance vis-à-vis de la France. A vrai dire cependant, il ne s’y trompa point ; il vit qu’il n’y avait pas moyen de recommencer, qu’il avait épuisé les complaisances de la reine et des chefs modérés qui l’avaient fait ce qu’il était ; il leur devait d’être lieutenant-général, marquis, grand d’Espagne, sénateur, chamarré de cordons : il ne lui restait plus à espérer que ce qui se donne ou ce qui se prend dans une révolution. C’est alors qu’il se tourne décidément vers les progressistes engagés dès ce moment dans la voie de l’abstention systématique où il n’y avait de choix qu’entre le suicide et un éclat. Il faut tout dire, Prim s’était prononcé jusqu’à ces derniers temps contre l’abstention. Il a subi la loi du parti pour être le chef. Seulement il y avait ici encore une difficulté. Le parti progressiste a un chef toujours respecté et reconnu, quoique inactif et embarrassant : c’est Espartero. D’un autre côté, Prim n’était pas sans exciter bien des méfiances parmi les progressistes. Il fallait donner des gages, contraindre les méfians, enlever au besoin par l’audace la position de chef du parti. De là tout ce qui est arrivé, le soulèvement avorté de Valence l’été dernier et le pronunciamiento d’Aranjuez. Cette fois il n’y avait plus à retarder. Les fournisseurs de fonds étaient las de sacrifices. Le gouvernement avait déjà l’œil ouvert ; il venait de donner un ordre de départ au régiment de cavalerie cantonné à Aranjuez. L’épée a été tirée hors du fourreau.

La force de Prim, je ne le nie pas, est dans l’incohérence profonde de l’Espagne. Sa faiblesse est dans les circonstances où se produit l’insurrection, dans son parti et en lui-même. Je ne défends pas le général