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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/546

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Au fond, Narvaez avait si peu de mauvais vouloir pour Prim qu’à son second ministère, en 1847, il l’envoya comme capitaine-général à Puerto-Rico, et au retour du comte de Reus, après quelques années, ce fut encore Narvaez qui aplanit pour lui toutes les difficultés soulevées par son administration passablement aventureuse. Malheureusement tous les cabinets de ce temps-là ont eu un problème à résoudre, celui de traiter le comte de Reus en enfant gâté, s’ils ne voulaient l’avoir pour ennemi. Cette fois la guerre d’Orient venait d’éclater ; on imagina pour lui une mission militaire en Turquie, dont le budget du ministère de la guerre a su le prix. Ce fut un contre-temps dans la vie de l’hôte imprévu d’Omer-Pacha : la révolution de 1854 éclata, et il n’était pas là ; il était à remplir une mission au nom du ministère San-Luis ! Il ne revint que pour être député aux cortès constituantes. Prim essaya dès ce moment, il est vrai, de renouer avec les progressistes, ses anciens amis ; mais il ne trouva que froideur et défiance auprès du duc de la Victoire, et comme le comte de Reus voyait clair, comme il était homme à distinguer où était l’ascendant, il ne commit pas la faute de se laisser envelopper dans la défaite des progressistes en 1856 : il se tourna vers O’Donnell et l’union libérale. C’est à O’Donnell qu’il a dû depuis de devenir lieutenant-général, puis marquis de Castillejos et grand d’Espagne de première classe à la suite de la guerre du Maroc en 1861, et enfin commandant de l’expédition du Mexique, qui était restée jusqu’ici le couronnement de sa carrière accidentée.

L’expédition du Mexique, c’est la grande affaire de Prim. Qu’allait-il faire au-delà des mers ? Il avait demandé avec ardeur ce commandement, comme il avait sollicité un commandement dans la guerre du Maroc ; il avait invoqué auprès du général O’Donnell l’habitude qu’il avait de la guerre de partisans, la nationalité mexicaine de sa femme la marquise de Castillejos. O’Donnell avait cédé, peut-être pour occuper un moment cette activité remuante ; mais encore une fois quelle était la pensée du marquis de Castillejos, qui avait été assez habile pour venir préparer sa candidature en France et pour faire dans de hautes conversations, au sujet du Mexique, ce que l’empereur a un jour appelé dans une lettre le rêve de Vichy ? C’est ce qui est toujours resté un mystère. Le général Prim, je le disais, est un de ces hommes qui ne doutent de rien, et qui, une fois en route, vont jusqu’au bout des ambitions les plus bizarres. Puisqu’on cherchait un roi pour le Mexique, pourquoi ne serait-il pas ce roi ou tout au moins un dictateur ?

Une fois au Mexique, le général Prim laissait dire tout cela et se le disait lui-même. Il avait emmené sa famille, et quand la marquise de Castillejos sortait en voiture, les tambours battaient aux champs, les troupes avaient l’ordre de sonner la marche royale. Il traînait après lui un attirail d’imprimerie. Il faisait publier dans son camp un journal l’Eco d’Europa, qui lui disait en face et sans qu’il sourcillât : « Il y a des individualités qui sont le symbole d’une grande entreprise ; la personne et le nom du général Prim sont le symbole de cette expédition… C’est que nous avons un noble