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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/504

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commettent à deux pas de la demeure du président Davis, presque sous les yeux du général Lee !

A Belle-Isle, dans la prison des simples soldats, c’est bien pis encore. Belle-Isle est un îlot bas, sablonneux et stérile de la rivière James, situé tout près de Richmond. On y a bâti une enceinte de terre et creusé des fossés autour d’un petit champ de trois ou quatre arpens où sont entassés de 10 à 12,000 hommes. Ils ont chacun pour se mouvoir environ huit pieds de long sur trois de large, à peine assez de place pour un tombeau. Ici les malheureux n’ont pas même un toit sur leur tête. On ne leur a construit ni cabanes de planches, ni huttes de branchages. On leur a donné un petit nombre de vieilles toiles usées, déchirées, pourries, qui restent aux plus forts et aux plus heureux. Dans ce pays couvert des plus belles forêts du monde, on ne trouve pas un morceau de bois à leur céder pour qu’ils s’en fassent un abri. La plupart vivent nu-tête, exposés tour à tour au soleil brûlant de l’été, aux bises glacées de l’hiver, sans manteaux, ni souliers, ni couvertures, vêtus seulement de loques pourries qui voilent à peine leur nudité. Figurez-vous l’horreur d’une telle existence dans cette saison cruelle, sur cet îlot dénudé, sous le givre et la neige, la rivière aux eaux grises qui tourbillonne en charriant des glaçons mêlés de cadavres, l’eau gelant toutes les nuits de deux pouces, les rafales du vent du nord, ces malheureux frissonnans, blêmes et bleuis, s’entassant les uns sur les autres dans les fossés pour ranimer la chaleur de la vie, se couchant la nuit en rangs serrés « comme les pourceaux en hiver, » et chaque matin, aux deux bouts de la rangée, plusieurs corps raides et glacés qui ne se relevaient plus ! Quelques-uns creusaient des trous dans le sable, d’autres couraient toute la nuit pour ne pas geler. Quelle désolation ! Ce n’est pourtant qu’une partie de leurs misères, car eux aussi ils meurent de faim. Leur nourriture est dérisoire : douze onces de pain de maïs à peine cuit, plein de sable, de paille et de moisissure, quelquefois une espèce de soupe saumâtre pleine de chenilles et d’araignées, plus rarement un peu de viande gâtée, une bouchée à peine. Comme dit l’un d’eux à son lit de mort, « il n’y a pas de nom pour nos souffrances. » — « Je me réveillai une nuit, dit Hiram Neal, et je me trouvai rongeant ma manche. » Ils étaient heureux de ramasser le pain de rebut que parfois leur jetaient les gardes. Un chien qui s’aventura dans le camp fut déchiré et dévoré en un clin d’œil. Le froid, la faim, la vermine, engendraient mille maladies affreuses ; les fièvres, la dyssenterie, le scorbut, la phthisie, faisaient chaque jour des vides remplis chaque jour par les nouveau-venus. Il y avait dans la prison un hôpital, une tente sur la terre nue : les malades gisaient sur de la paille avec