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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/487

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seul ils ont à compter, enfin amis naturels de la politique secrète, qui est leur élément favori, ils ne peuvent considérer le gouvernement que comme une affaire à débattre en conseil privé, sans bruit, sans fracas inutiles, entre gens polis et bien élevés, sous la présidence d’un ministre suprême. La diplomatie n’est pas chose facile dans un gouvernement démocratique, sans cesse à la merci de l’opinion publique, obligé de rendre compte de ses démarches, de cajoler la majorité, de la payer de belles paroles, de la suivre pour la retenir dans ses violences imprudentes, et de lutter chaque jour contre les bâtons mis dans les roues par les assemblées. Le rôle d’un ministre sage, placé comme M. Seward entre le marteau et l’enclume, est un rôle difficile et sacrifié. Il n’est donc pas étonnant que les diplomates comprennent mal le grand avantage qui résulte de tous ces contre-temps fâcheux. A chacun son métier : le ramoneur ne connaît que le prix de la suie, le maçon que celui du plâtre, et le prix dû pain est le thermomètre politique des paysans de nos campagnes. Les hommes sont ainsi faits qu’ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Marionnettes suspendues à des fils différens, ils s’imaginent marcher sur la scène du monde dans l’indépendance et la force de leur pensée, quand toutes leurs opinions dépendent de la main qui les soutient et les agite.


19 janvier.

Je mène une vie à la vapeur. Les six étages que j’escalade à toute heure du jour, le corridor long de 100 mètres qui conduit à mon gîte, le terrible brouhaha de cette grande baraque, où les nerfs sont entretenus dans un continuel état d’agitation et de malaise, enfin et surtout le dîner, dont le vacarme indescriptible pousse l’agacement du mangeur à tel point qu’il prend aussi le galop convulsif de tout ce qui l’entoure, et s’en retourne à demi affamé, avec un mal de tête et une courbature, après avoir tordu et dévoré imparfaitement quelques bouchées, tout me fait songer par contraste à la douceur du home, à son atmosphère intime et tranquille qui retrempe et rassérène l’esprit fatigué. J’admire les Américains, qui peuvent vivre ainsi pendant des mois entiers sans en être obsédés, sans songer à ce foyer de famille qui souvent reste désert, tandis que les oiseaux du pigeonnier disputent leur pâture, parmi les cris et le tumulte, aux volées de corbeaux et de vautours qui s’abattent dans les lieux publics. J’ai fait ici la connaissance de diverses personnes de New-York et de Boston qu’une maison calme et commode attend à leur retour, et qui s’attardent par plaisir dans ce sabbat de l’hôtel Willard. Il en est qui passent régulièrement à Washington la moitié de l’année, et qui ne songent même pas à chercher un peu