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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/465

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le poids d’un nouvel emprunt. — Qui sera maintenant assez hardi pour poser le pied sur la corde fragile d’où sont tombés tant d’acrobates politiques ? Je ne sache qu’un seul homme qui se montre prêt à tenter l’aventure : c’est le député Stevens, si du moins il en faut croire la témérité inouïe de ses propositions. L’échec de son bill du taux forcé a infligé une blessure cruelle à son amour-propre. L’autre jour encore, et sans autre intérêt que de récriminer, il a relevé la question malgré la chambre, et dans un discours vif, nerveux, spirituel, arrogant, il a renvoyé à ses adversaires l’accusation d’absurdité et d’ineptie dont on lui avait été prodigue. Il a invoqué des précédens historiques, l’exemple de l’Angleterre, pour prouver que ces mesures-là n’étaient pas insensées, et qu’on pouvait régler la température par le degré du thermomètre ; mais on lui a fort bien répondu que si en Angleterre, en 1815, le taux forcé des billets de la Banque, malgré la suspension des paiemens, n’avait pas amené de catastrophe, c’était grâce aux circonstances spéciales dont l’Angleterre n’était redevable qu’à sa bonne fortune. Au moment même où la mesure était prise, Waterloo mettait fin à la guerre : que la paix se fasse, et le bill de M. Stevens n’aura plus ni utilité, ni danger. L’Angleterre en outre avait mis une limite à l’émission du papier-monnaie ; mais imposer une valeur à des billets dont on se réserve la faculté d’émettre une masse indéfinie, c’est vouloir remplir un tonneau percé.

Rassurez-vous : M. Stevens ne sera point ministre, et les créanciers des États-Unis peuvent encore dormir tranquilles. Lui-même trouve peut-être le rôle indépendant et irresponsable du législateur préférable à la charge toujours pesante, mais en Amérique écrasante, du ministère. Un homme peut se relever d’une chute ministérielle, comme l’a fait M. Chase, mais il en reste toujours affaissé pendant quelque temps. Plus la position est haute, et moins la démocratie pardonne à ceux qui s’en sont laissé précipiter. La plupart des présidens déchus vont vivre et mourir dans l’obscurité. Qui connaît maintenant le nom des Fillmore, des Pierce, des Buchanan ? On ne les mentionne que pour leur donner le coup de pied de l’âne. Aujourd’hui l’homme embourbé, que l’oubli dévore, est celui qu’on appelait hier le héros d’Antietam. La démocratie est un sable mouvant qui engloutit les renommées échouées sur la côte ; on peut dire avec Victor Hugo : « Sinistre effacement d’un homme ! »

Puisque nous sommes au congrès, voyons où en est la grande discussion sur l’esclavage et l’amendement de la constitution. Dans la chambre, la majorité des deux tiers est toujours récalcitrante à l’amendement. De son côté, le sénat vient, sur la proposition du sénateur Wilson, du Massachusetts, de voter l’émancipation des femmes et enfans des soldats de couleur, de façon que sous des