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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/425

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recherches, sur les côtes sibériennes. Quant au gouvernement anglais, il a dépensé 1,033,900 livres sterling (25,847,500 francs) pour ces expéditions, en dépit de la guerre de Crimée et de la révolte de l’Inde. Est-ce à dire que la recherche de Franklin en fut le but unique ? Oui certes, dans les premières années, lorsque les équipages naufragés pouvaient encore avoir survécu en partie sur quelque côte déserte. Plus tard, le seul espoir raisonnable était de retrouver leurs traces et de constater leur perte ; mais un autre motif animait l’amirauté anglaise. Il s’agissait de maintenir toujours au premier rang la réputation de la marine britannique, d’exercer ses officiers et ses équipages dans la plus rude école navale qui existe au monde, d’étendre le champ des découvertes géographiques et de couvrir de noms anglais toute l’Amérique boréale. Ces résultats ont été obtenus. Les traces de Franklin ont été retrouvées sur la terre du Roi-Guillaume, le passage du nord-ouest a été traversé par Mac Clure, et son navire, l’Investigator, laissé dans les glaces, démontra que ce passage tant cherché existe, mais qu’il sera à jamais impraticable au commerce. Le 75e degré de latitude, limite extrême des voyages de Ross et de Parry, a été dépassé : la géologie, la zoologie, la botanique des contrées arctiques ont été complétées par la liste des espèces animales et végétales chez lesquelles la vie organique est la plus énergique. Des traces d’habitations humaines ont été reconnues jusqu’au 81e degré. On a constaté l’existence de grands espaces de mer libres sous cette latitude, et l’idée d’atteindre le pôle nord par le Groenland a germé dans l’esprit de ceux-là mêmes qui ont parcouru ces terres désolées.

Si les amis de notre gloire maritime et des sciences géographiques ont été douloureusement affectés de ne pas voir le pavillon français tenir son rang dans ces expéditions aussi glorieuses que celles de la guerre, ils ont été consolés par deux enfans de la France qui n’ont pas menti à ses traditions. René Bellot et M. Emile de Bray prirent part à trois expéditions anglaises. Dans une première campagne, Bellot fut lieutenant à bord du Prince-Albert, commandé parle capitaine Kennedy. Parti d’Aberdeen le 22 mai 1851, il revit l’Europe en septembre 1852, après avoir exploré à pied avec Kennedy pendant l’hiver toutes les côtes du Nouveau-Sommerset et de la terre du Prince-de-Galles ; ils restèrent soixante-dix-neuf jours absens, pendant lesquels ils parcoururent 2,037 kilomètres, couchant chaque nuit dans une maison de glace qu’ils construisaient eux-mêmes, et ne portant avec eux que le strict nécessaire. La température variait entre 20 et 30 degrés au-dessous de zéro ; aussi revinrent-ils exténués, et tous plus ou moins affectés de scorbut.