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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/417

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découragement qu’on avait perdu 24 kilomètres depuis le 22, et qu’à partir du 21 juillet ils n’avaient avancé que de 1 mille vers le nord : c’était le travail de Sisyphe ; ils marchaient sur un sol mouvant qui dérivait vers le sud, tandis qu’ils progressaient péniblement vers le nord, et ils ne gagnaient avec les plus grands efforts que la différence entre deux vitesses contraires et opposées. S’ils avaient avancé en ligne droite autant qu’ils l’avaient fait en décrivant des circuits ou en revenant sur leurs pas, ils eussent atteint le pôle. Le dernier jour, ils ne virent que deux oiseaux égarés. Le vent, ayant tourné au nord-ouest, poussait les glaces vers le sud. La moitié des provisions était épuisée, et la saison s’avançait. Parry ne pensait plus au pôle ; son ambition se bornait à pouvoir atteindre le quatre-vingt-troisième parallèle : il dut même renoncer à cette satisfaction et annoncer sa résolution à l’équipage en accordant un jour de repos bien mérité à ses braves matelots. Les officiers, favorisés par une belle journée, firent toutes les observations qui pouvaient avoir de l’intérêt sous cette latitude, la plus septentrionale que l’homme ait jamais atteinte. Des opérations de sondage furent tentées entre les glaces, et on ne trouva pas de fond avec une ligne de 915 mètres. L’inclinaison de l’aiguille magnétique, qui à Paris est de 66° 36’ était de 82° 21’. Le thermomètre marquait 2°,2 à l’ombre et 2°,8 au soleil. Le pavillon britannique resta déployé toute la journée, et en le regardant ces hardis marins déploraient profondément de n’avoir pas pu le planter sur le pôle. A quatre heures et demie du soir, Parry donna le signal du retour après avoir laissé sur un glaçon une bouteille qui, si elle eût été retrouvée, aurait indique la direction des courans.

Je ne donnerai pas de détails sur les péripéties de ce retour : elles furent les mêmes que celles de l’allée. Seulement les marins avançaient plus vite, puisqu’ils marchaient vers le sud comme la glace qui les portait. Le 2 août, ils virent un ours blanc par 82° 14’, et de la neige rouge colorée par un végétal réduit à une cellule, l’Hœmatococcus nivolis. Le 6, un ours fort gras s’approcha des embarcations et fut tué par Ross. Les matelots se régalèrent de sa chair : le foie leur parut exquis. Cette viande fraîche ranima leurs forces, épuisées par quarante-deux jours de fatigues incessantes. Le 10, par 81° 40’ de latitude, un second ours fut tué. Les eaux étaient peuplées d’une immense quantité de mollusques [1], et l’air fourmillait de nombreux oiseaux auxquels ces mollusques servaient de nourriture ; la mer devenait plus libre, et le trajet se faisait à l’aviron On rencontra du bois flotté, preuve évidente que le gulfstream atteint l’extrémité septentrionale du Spitzberg. — Le

  1. Clio borealis, Argonauta arctica