Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/349

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Volney, l’auteur des Ruines. Volney, monsieur le ministre, c’est mon maître. Voulez-vous me faire entrer au sénat ? J’accepte. » Le ministre sourit, ajoute Proudhon, et me fit un signe d’adieu. Le ministre avait tort, il n’avait pas l’oreille fine ; Proudhon sénateur ! dira-t-on, mais le Luxembourg en aurait croulé. Et pourquoi donc ? Ce n’est pas le passé du tribun qui lui eût fait obstacle, le passé n’était plus pour lui qu’une page tournée. « Je suis aussi dédaigneux du parti jacobin, disait-il, que du parti légitimiste, indifférent sur la forme politique et beaucoup plus soucieux de la besogne des dépositaires du pouvoir que de leur titre. » On comprend maintenant le sens profond caché sous le mot d’anarchie.

Proudhon avait un beau-père fleurdelisé dans l’âme, qui avait passé sa vie à conspirer pour le drapeau blanc ; mauvais métier en tout pays, mais en France peut-être plus que partout ailleurs. Le conspirateur adresse une demande de secours au comte de Chambord ; Proudhon ne savait pas conspirer, mais il savait écrire, et par dévouement à l’esprit de famille il consent à dresser les étals de service de son beau-père. « En septembre 1815 et en mars 1816, dit-il, Piégard eut l’avantage de transmettre d’abord au roi, ensuite à son altesse royale le duc de Berri, des renseignemens utiles sur la présence à Paris de l’ex-reine Hortense et sur les menées des bonapartistes. » La plume, au souvenir de ce haut fait royaliste, serait tombée de la main de tout autre ; mais Proudhon a une grâce d’état. La pauvreté lui fait une escorte d’honneur ; il peut tout dire, elle écarte de lui jusqu’à l’ombre du soupçon. Omnia sancta sanctis, a-t-il osé écrire. Il ne faudrait pas abuser de la maxime.

Quand on écrit à un prince, on peut bien écrire pour un prince. Le prince Napoléon a la spécialité des expositions universelles ; il aime à gagner les batailles de l’industrie, et, à vrai dire, de toutes les victoires ce sont encore celles-là qui méritent le mieux un Te Deum. Il invita Proudhon à mettre la main à la manœuvre ; le socialiste en retrait d’emploi répondit à l’invitation par un mémoire, et le prince, généreux de sa nature, admira convenablement le travail de Proudhon. Si l’empire veut écouter Proudhon, Proudhon lui promet l’éternité ; il oubliait, hélas ! qu’un Proudhon, — même partiel, même admis à correction, représentait une faiblesse plutôt qu’une force pour le pouvoir. Et vaincu, toujours vaincu, plus vaincu qu’il ne voulait l’être, il cherche en vain le placement du génie protesté de la banque d’échange, lorsqu’un biographe imprudent le tire de son a parte et le rejette dans la mêlée. Proudhon répond à sa biographie par une autre biographie. Cette fois on prend en flagrant délit son système de composition, il commence une brochure de quelques pages, et il la fait en trois volumes : la Justice dans la révolution et dans l’église. Voltaire disait de Diderot : Il met