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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/342

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l’assemblée constituante. Le sol tremble : fonder ou perdre la république, voilà le dilemme. Lorsqu’on met la main à l’œuvre, on n’a pas le droit de se tromper ; la question est une question de vie ou de mort. Que fera Proudhon ? La France ne s’attendait pas à la révolution de février, mais elle se résignait volontiers à sa victoire. Troublée comme une jeune fille naïve, amoureuse sans le savoir, qui croit être encore jeune fille et qui est déjà mère, elle se défiait de son bonheur, et malgré sa bonne volonté à se montrer radieuse elle se sentait au fond du cœur une certaine inquiétude. Bien que la France ait toujours vécu en république, depuis 89, avec trois ou quatre présidens invariablement héréditaires, la république était un gros mot pour elle, non que le mot eût rien d’effrayant en lui-même : l’Amérique du Nord montre suffisamment la taille que peut prendre un peuple sous cette forme dernière de démocratie ; mais la république avait laissé trace dans notre histoire, et sous son nom plus d’un esprit trembleur voyait la rue à la place de la loi et la guillotine mutuelle en permanence. On voulait vivre d’abord, et ensuite vivre en paix ; il y avait donc nécessité pour quiconque datait de février à présenter la révolution comme une république de bonne humeur, toute à tous, sans distinction de classe ou de parti. Le gouvernement provisoire, il faut le dire à son honneur, comprit ainsi la question : il abolit la peine de mort en matière politique, et il supprima le serment.

Proudhon entendait la république autrement ; au lieu de lui mettre le sourire sur la figuré, il lui met un masque de Gorgone ; il souffle le feu entre le peuple et la bourgeoisie, il représente le capital effarouché comme un nouveau pacte de famine et le prolétaire comme un mourant à bout de patience. Ainsi, à l’heure même où le suffrage venait confondre une classe avec l’autre dans l’étreinte fraternelle du droit commun, Proudhon déclarait qu’il y avait une classe inutile sur la terre et conseillait la lutte à outrance. On n’a que trop écouté ce conseil ; la nation, déchirée en deux, laissa au milieu un vide terrible que la république régulière essaya vainement de remplir, et un jour Paris en feu montra au monde le spectacle contre nature d’un peuple souverain qui tirait contre sa propre souveraineté dans la personne de l’assemblée qu’il avait élue. Le sang de juin doit-il cependant retomber sur la mémoire de Proudhon ? Il y aurait injustice à le dire, car il avait de l’éloignement pour la barricade ; mais il y aurait aussi indulgence à le décharger de toute espèce de reproche. Quand on parle en temps de révolution, il faut prendre garde à sa parole, le peuple n’argumente pas. Si quelque tribun sociologue lui présente la thèse, il ne voit pas l’antithèse ; si on vient lui dire : « Le capital affame le travail, » il répond avec sa candeur indignée : « Vivre en travaillant ou mourir