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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/330

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universel rappellent vaguement les belles dindes prêtes pour la broche.

On ne peut pas quitter ces Vénitiens, le bleu profond de leurs paysages, les nudités lumineuses dans une ombre chaude, les rondeurs des épaules enveloppées dans un air palpable, la pulpe frémissante des chairs épanouies comme des fleurs de serre, les plis chatoyans des étoffes lustrées, les fières tournures des vieillards allongés dans leurs simarres, la voluptueuse élégance des visages de femmes, la force de regard, de structure et d’étreinte avec laquelle les corps tordus ou dressés étalent l’opulence de leur sève et la vitalité de leur sang. Un Giorgione représente une nymphe poursuivie par un satyre ; avec quels mots peut-on rendre la jouissance de l’œil et la puissance du ton ? Tout est noyé dans l’ombre, mais l’ardente figure immobile, la belle épaule, le sein en jaillissent comme une vision. Il faut voir la chair vivante émergeant de la noirceur profonde et la splendeur intense des tons pourprés qui vont se dégradant ou s’avivant depuis la noirceur de la nuit jusqu’à la flamme du plein jour ; en face, une Cléopâtre du Guide, gris de perle sur fond d’ardoise claire, n’est qu’un fade fantôme, l’ombre déteinte d’une demoiselle sentimentale. — De même encore une femme qu’on nomme la maîtresse de Titien, en robe bleue brochée d’or, avec des crevés de velours violacé. Ses tresses d’un blond clair luisent parmi de petits cheveux follets crêpelés ; ses mains adorables, d’une finesse et d’un ton de chair exquise, sont au repos parce que sa toilette est faite ; sa petite tête de très jeune fille gaie, contente dans ses grands atours, s’anime imperceptiblement par un demi-sourire de malice. Elle ressemble à la Vénus au petit chien ; si c’est la même, habillée ici, déshabillée là-bas, on conçoit le peintre, le patricien, l’écrivain qui s’enterrait tout entier dans une pareille félicité ; cœur et sens, tout était pris ; dans une telle femme, selon les attitudes et la toilette, il y avait cinquante femmes. En effet, on ne lui demandait point d’âme ; on lui demandait seulement de la joie, de la beauté, de la parure : voyez dans les lettres de l’Arétin son ménage et les autres intérieurs de Venise.

J’ai eu tort de me laisser entraîner par mon goût ; j’aurais dû ne parler que des peintres de Florence. Il y en a deux, André del Sarto, Fra Bartolomeo, que nous ne connaissons presque point chez nous, et qui ont atteint le faîte de leur art par l’élévation de leurs types, par la beauté de leurs ordonnances, par la simplicité de leurs procédés, par l’harmonie de leurs draperies, par le calme de leurs expressions. Il y a seize grands tableaux du premier au palais Pitti, d’autres au palais Corsini et aux Uffizi, et des fresques encore plus belles au portique des Servites. Il y a cinq grands tableaux de Fra Bartolomeo au palais Pitti, surtout un Saint Marc