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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/328

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voyages ; elle est debout, en robe rouge avec un long voile vert, et la simplicité des couleurs ajoute à la simplicité de l’attitude. Un petit voile blanc diaphane avance, par-dessus les fins cheveux blonds, jusqu’au bord de son front. Les yeux sont baissés, le teint est d’une blancheur extrême ; un coloris léger, comme celui de la rose des buissons, s’est posé sur ses joues ; sa bouche toute petite est fermée, elle a le calme et la candeur d’une vierge allemande. Raphaël est encore à l’école du Pérugin. — Une autre peinture, la Madone à la chaise, fait contraste. C’est une belle sultane, Circassienne ou Grecque ; sur sa tête est une sorte de turban, et des étoffes orientales rayées de vives couleurs, bordées de franges d’or, tombent autour d’elle ; elle se courbe sur son enfant avec un beau geste d’animal sauvage, et ses yeux clairs, sans pensée, regardent librement en face. Raphaël est devenu païen et ne songe plus qu’à la beauté de la vie corporelle et à l’embellissement de la forme humaine. — On s’en aperçoit dans sa Vision d’Ézéchiel, petit tableau haut d’un pied, mais du plus grand caractère. Le Jévohah qui apparaît dans un tourbillon est un Jupiter à poitrine nue, aux bras bien musclés, à l’attitude royale, et les anges autour de lui ont de petits corps si bien portans qu’ils en sont gras. Rien ne subsiste ici de la fureur et du délire des voyans israélites ; les anges sont rians, le groupe est harmonieux, la couleur saine et belle ; l’apparition qui chez le prophète fait claquer les dents et frissonner la chair n’aboutit chez le peintre qu’à élever ou à fortifier l’âme. Ce qu’on retrouve partout chez lui, c’est la perfection dans la mesure. Tous les personnages chrétiens ou païens sont en équilibre et en paix avec eux-mêmes et avec le monde. Ils ont l’air de vivre dans l’azur comme il y a vécu lui-même, admiré dès l’abord, aimé de tous, exempt de traverses, amoureux sans folie, travaillant sans fièvre, et dans cette sérénité continue occupé à trouver un bras arrondi, une cuisse reployée pour un enfant, une oreille petite, un enroulement de cheveux pour une femme, cherchant, épurant, découvrant et souriant comme un homme qui écoute une musique intérieure. A cause de cela, il ne remue que faiblement les âmes qui manquent de calme. Voilà pourquoi les peintres raffinés ou passionnés, ceux qui manient leur art avec quelque grand parti-pris, d’après un instinct spécial et dominateur, leur plaisent davantage. A ce titre, les portraits me frappent plus que tout le reste, parce qu’ils font saillir la particularité de la personne individuelle. L’un d’eux, par Léonard de Vinci, s’appelle la Religieuse. Un voile blanc semblable à une guimpe est posé sur sa tête ; la poitrine nue jusqu’au milieu du sein se gonfle avec une froideur superbe au-dessus d’une robe de velours noir. Le visage est sans couleur, sauf les fortes et étranges lèvres