Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/322

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


outre la Bible et la morale. C’est que notre civilisation nous accable ; l’homme fléchit sous le poids de son œuvre incessamment accrue ; le faix de ses inventions et de ses idées, qu’il portait aisément à la première heure, n’est plus proportionné à ses forces. Il est contraint de se cantonner dans une petite province, de devenir spécial. Un développement exclut les autres ; il faut qu’il soit ouvrier ou homme de cabinet, politique ou savant, industriel ou père de famille, qu’il s’enferme en un seul rôle et se retranche le reste ; il serait insuffisant s’il n’était pas mutilé. C’est pourquoi il a perdu de son calme, et l’art est déchu de son harmonie. Le sculpteur ne parle plus à une cité religieuse, il parle à un amas de curieux isolés ; il cesse d’être pour sa part citoyen et prêtre, il n’est plus qu’homme et artiste. Il insiste sur le détail anatomique qui frappera les connaisseurs et sur l’expression saillante que comprendront les ignorans. Il est une sorte d’orfèvre supérieur qui veut conquérir et garder l’attention. Il fait une simple œuvre d’art et non pas une œuvre d’art nationale. Le spectateur le paie en louanges, et il paie le spectateur en plaisir. Comparez le Mercure de Jean Boulogne et le jeune athlète grec qui est près de là. Le premier, élancé sur la pointe du pied, est un tour de force qui fera honneur à l’artiste et un spectacle attrayant qui occupera les yeux des visiteurs. Au contraire le petit Athénien qui ne dit rien, qui ne fait rien, qui se contente de vivre, est une effigie de la cité, un monument de ses victoires olympiques, un exemple pour les adolescens de ses gymnases ; il sert à l’éducation, comme une statue de Dieu à la religion. Ni l’un ni l’autre n’ont besoin d’être intéressans, il leur suffit d’être parfaits et calmes ; ils sont non pas une fourniture de luxe, mais un instrument de la vie publique ; ils sont une commémoration, non un meuble. On les respecte, et on profite par eux ; on ne fait pas d’eux un sujet de distraction et une matière de critique. De même encore le David en marbre de Donatello, si fièrement campé, drapé d’une façon si originale, d’un sérieux si hautain, n’est pas un héros ou un saint de la légende, c’est un pur objet d’imagination ; l’artiste fait du païen ou du chrétien selon la commande, et tout son souci est de plaire à des gens de goût. Considérez enfin Michel-Ange lui-même, son Adonis mort la tête penchée sur son bras reployé, Bacchus qui soulève sa coupe et ouvre la bouche à demi comme pour porter une santé, deux admirables corps si naturels et presque antiques ! Chez lui pourtant, comme chez les contemporains, le mouvement, l’intérêt prédominent. Il ne se contente pas plus qu’eux de représenter la vie simple, reposée en elle-même. Par cette grande transformation de la vie humaine désarticulée et scindée en ses divers organes, le modèle idéal, les sentimens du public et l’esprit de l’artiste