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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/320

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une mauvaise action. Le calme du soir entre dans le palais par les nobles ouvertures architecturales. Sous le vert effacé des rideaux, sur un linge blanc, le corps, faiblement rougi par le sourd mouvement de la vie, développe l’harmonie de sa forme onduleuse. La tête est petite, paisible ; l’âme ne s’élève point au-dessus des instincts corporels, c’est pour cela qu’elle y peut vaquer sans honte, et de toutes parts la poésie des arts, du luxe et de la sécurité vient les embellir et les orner. C’est une courtisane, mais c’est une dame : en ce temps-là, la première qualité n’effaçait point l’autre ; l’une était un titre aussi bien que l’autre, et probablement pour les façons, le cœur et l’esprit, la dame et la courtisane se valaient. La célèbre Imperia eut son tombeau dans l’église San-Gregorio à Rome avec cette inscription : « Imperia, courtisane romaine, digne d’un si grand nom, donna aux hommes l’exemple d’une beauté accomplie, vécut vingt-six ans douze jours et mourut en 1511, le 25 août. » Deux siècles plus tard, le président de Brosses à Venise, s’étant fait indiquer certaine adresse, trouva une dame aux manières si nobles, au port si majestueux, au langage si digne, qu’il balbutia, s’excusa ; il s’en allait tout penaud de sa méprise, lorsqu’elle sourit et le fit asseoir.

Quand des salles italiennes on passe aux salles flamandes, on est tout dérouté : ce sont des peintures faites pour des marchands qui sont contens de se reposer dans leur intérieur, de bien dîner, de compter leurs économies ; dans ce pays pluvieux et plein de boue, on est tenu de s’habiller, la femme encore plus que l’homme. L’esprit se sent étriqué quand il rentre dans cette petite vie bourgeoise et intime : c’est l’impression de Corinne lorsque de la libre Italie elle va dans l’aigre et triste Ecosse. — Pourtant il y a tel tableau, un grand paysage de Rembrandt, qui égale ou surpasse tout, un ciel noirâtre fondant en averses parmi des corbeaux qui crient, — au-dessous une campagne infinie, désolée comme un cimetière, — sur la droite, un entassement de roches désertes, d’une teinte si douloureuse et si lugubre que l’effet va jusqu’au sublime. De même un andante de Beethoven après un opéra italien.


14 avril, Uffizi.

Visite aux antiques et aux sculptures de la renaissance.

On reconnaît à l’instant la parenté des deux âges. Tous les deux sont également païens, c’est-à-dire occupés uniquement de la vie corporelle et présente. Néanmoins ils sont séparés par deux différences notables : l’antiquité est plus calme, et lorsqu’on arrive aux meilleurs temps de la sculpture grecque, ce calme est extraordinaire ; c’est celui de la vie animale, presque végétative : l’homme