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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/319

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peintres : la Vierge au chardonneret de Raphaël, candide et pure comme un ange et dont l’âme est un bouton non encore éclos, son Saint Jean nu, beau corps de quatorze ans, florissant et sain, en qui revit le plus pur paganisme, surtout une superbe tête de femme couronnée, radieuse comme le plein midi d’un jour d’été, au regard droit et ferme, avec cette forte carnation méridionale que les émotions n’altèrent pas, où le sang ne vient pas affluer par saccades, que la passion ne fait qu’enflammer d’un ton plus chaud, sorte de muse romaine en qui la volonté est encore plus grande que l’intelligence, et dont l’énergie vivace transpire dans le repos comme dans l’action [1]. Dans un coin, un gros chevalier de Van Dyck, tout en noir avec une large fraise, semble aussi grandement et glorieusement d’aplomb dans sa vie que dans ses membres, d’abord par l’habitude d’une ample nourriture, ensuite par la possession incontestée de l’autorité et du commandement. On fait trois pas, et l’on est devant la Vierge en Égypte du Corrège, charmante figure vive et fière, toute pénétrée d’une lumière intérieure, en qui la pureté, la finesse, la douceur et la sauvagerie d’une jeune fille s’assemblent pour verser la grâce la plus touchante et darder l’attrait le plus piquant. Une Sibylle de Guerchin, sous sa coiffure savante et dans ses draperies arrangées, est la plus spirituelle et la plus raffinée des poétesses sentimentales.

J’en passe vingt autres, il faut réserver son dernier regard pour les deux Vénus de Titien, L’une, en face de la porte, est couchée sur un manteau de velours rouge, — ample et vigoureux torse aussi large qu’une bacchante de Rubens, mais plus ferme, figure énergique et vulgaire, simple courtisane bornée et forte. Elle est étendue sur le dos et caresse un petit amour nu comme elle avec le sérieux vide et l’immobilité d’âme d’un animal au repos qui attend. — L’autre, qu’on appelle la Vénus au petit chien, est une maîtresse de patricien, couchée sur un lit, parée et prête. On reconnaît un palais du temps, l’alcôve arrangée, les couleurs opposées savamment et magnifiquement pour le plaisir de l’œil. Dans le fond, les servantes rangent les habits ; on aperçoit par une fenêtre un pan bleuâtre de campagne : le maître va venir. Aujourd’hui nous savourons le plaisir en cachette comme une friandise volée ; ils l’étalaient, le servaient sur des plats d’or et se mettaient à table. C’est que le plaisir alors n’était point vil ou bestial. Cette femme, un bouquet à la main dans cette grande salle à colonnes, n’a pas le fade sourire, l’air malicieux ou effronté d’une drôlesse qui va faire

  1. On l’appelle la Fornarina ; ce n’est point la Fornarina, et il n’est pas certain qu’elle soit de Raphaël.