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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/316

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vers les bienheureux, vers ceux qu’il aime, que se tourne tout son regard. Près de lui, à genoux, les yeux baissés [1], la Vierge semble une jeune fille qui vient de recevoir l’hostie. Souvent sa tête est trop grosse, comme il arrive aux illuminées ; ses épaules sont étroites, ses mains trop petites ; la vie spirituelle, intérieure, trop développée, a réduit l’autre, et le long manteau d’azur broché d’or qui l’enveloppe tout entière ne laisse pas soupçonner qu’elle ait un corps. On n’imagine pas, avant de l’avoir vue, une modestie si immaculée, une candeur si virginale ; auprès d’elle, les vierges de Raphaël ne sont que de belles paysannes fortes et simples. Et les autres personnages sont pareils. Toutes leurs expressions se rapportent à deux sentimens, l’innocence de l’âme paisible conservée dans le cloître, et le ravissement de l’âme heureuse qui voit Dieu. Les saints sont des portraits, mais épurés, embellis ; la transfiguration céleste dégage dans le corps comme dans l’âme la portion idéale recouverte et altérée par la grossièreté de la vie terrestre. Pas une ride sur les visages les plus vieux : ils refleurissent sous l’attouchement de la jeunesse éternelle. Pas une trace de macération sur les corps : ils sont entrés dans la félicité pure. Leurs traits sont tranquilles, on sent qu’ils demeurent immobiles, suspendus dans l’extase. Quelques-uns, les disciples, semblent des enfans de chœur, des novices du monastère, pleins de vénération, timides. Quand ils voient le petit Jésus, ils laissent échapper un mouvement d’allégresse enfantine, puis, craignant d’avoir mal fait, ils hésitent et se retiennent. Il n’est point d’émotions violentes ou emportées dans ce monde, toutes sont demi-voilées, arrêtées en chemin par la paix ou l’obéissance du cloître. — Mais les plus charmantes figures sont celles des anges. On les voit s’agenouiller en files silencieuses autour des trônes ou se serrer en guirlandes dans l’azur. Les plus jeunes sont d’aimables enfans candides ; ils n’ont jamais eu soupçon du mal, ils ne pensent pas beaucoup. Chaque tête dans son cercle d’or sourit, est heureuse ; elle sourira toujours, et c’est là toute sa vie. D’autres, aux ailes flamboyantes comme des oiseaux de paradis, jouent des instrumens ou chantent, et leur visage rayonne. L’un d’eux, levant sa trompette pour la porter à ses lèvres, s’arrête comme surpris par une vision resplendissante. Celui-ci, une viole sur l’épaule, semble rêver au son délicieux de son propre instrument. Deux autres, les mains jointes, contemplent et adorent. L’un, très jeune, avec une ronde figure de jeune fille, se penche comme pour écouter avant de heurter ses cymbales. A l’harmonie des sons s’ajoute l’harmonie des couleurs. Les teintes ne

  1. Couronnement de la Vierge, Saint-Marc.