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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/314

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saints, et l’on rapporte « qu’il ne prenait point ses pinceaux sans se mettre en oraison et ne faisait pas un Christ en croix sans avoir les yeux baignés de larmes. Il avait pour coutume de ne jamais retoucher ou refondre aucune de ses peintures, mais de les laisser comme elles étaient venues la première fois, croyant qu’elles étaient telles par la volonté de Dieu. » On comprend qu’un tel homme n’ait point étudié l’anatomie ni le modelé contemporain. Son art est primitif comme sa vie. Il a commencé par des missels et continué sur les murailles, et les ors, les vermillons, la vive écarlate, les verts éclatans, les enluminures du moyen âge s’étalent dans ses toiles comme sur les vieux parchemins. Parfois il en met jusque sur les toits ; sa piété enfantine veut parer et faire reluire à l’excès son saint et son idole. Quand il sort des petites figures et dresse en pied une grande scène de vingt personnages [1], il fléchit ; ses personnages ne sont pas des corps. Leur expression touchante et recueillie ne suffit pas à les animer ; ils restent hiératiques et raides ; il n’a compris que leur âme. Ce qu’il sait peindre et ce qu’il a répété partout, ce sont des visions, les visions d’une âme innocente et bienheureuse. « Donne-moi [2], très doux et très tendre Jésus, de me reposer en toi au-delà et au-dessus de toute créature, de tout salut, de toute beauté et de toute gloire…, au-dessus de tous les dons et présens que tu peux donner et répandre, au-delà de toute joie et de toute allégresse que l’âme peut recevoir et sentir… Voici mon Dieu et tout. Que veux-je de plus ou que puis-je désirer de plus heureux ? Mon Dieu et tout. Cela suffit à qui comprend, et le répéter souvent est doux à qui aime. Toi présent, tout est délicieux ; toi absent, toute chose est déplaisante. Tu fais mon cœur tranquille, tu y fais une grande paix et une joie de fête. » Une pareille adoration ne va pas sans des images intérieures ; les yeux fermés, on les voit, on les suit longuement et sans effort ainsi qu’en songe. Comme une mère qui, sitôt qu’elle rentre dans la solitude, voit flotter devant sa mémoire le visage de son fils bien-aimé, comme un poète chaste qui dans le silence de la nuit imagine et revoit les yeux baissés de son amie, ainsi le cœur involontairement appelle et contemple le cortège des figures divines. Rien ne le trouble dans cette contemplation pacifique. Autour de lui, les actions sont réglées et les objets sont ternes ; tous les jours les heures uniformes ramènent devant lui les mêmes murailles blanches, les mêmes reflets bruns des boiseries, les mêmes plis tombans des capuchons et des robes, le même bruissement des pas qui vont au réfectoire ou à la chapelle. Les sensations délicates, indistinctes,

  1. Le Christ et dix-sept saints, au couvent de Saint-Marc.
  2. Imitation, III, 26.