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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/312

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jeunesse de l’âme, où l’homme pour la première fois découvre la poésie des choses réelles ! En ce moment-là, il ne trace pas une ligne qui n’exprime un sentiment personnel ; ce qu’il raconte, il l’a éprouvé ; il n’y a point encore de type accepté qui enferme dans une beauté convenue les naissantes, aspirations de son cœur ; plus il est timide, plus il est véridique, et les formes un peu sèches sur lesquelles il appuie sont les discrètes confidences d’une âme neuve qui n’ose ni s’échapper ni se retenir. On passerait ici une journée à contempler les figures de femmes ; elles sont la fleur de la cité au XVe siècle, et les voilà telles qu’elles ont vécu, chacune avec son expression originale et la charmante irrégularité de la vie, toutes avec ces traits florentins si intelligens et si vifs, demi-modernes et demi-féodales. Dans la Nativité de la Vierge, la jeune fille en jupe de soie qui vient faire visite est la demoiselle de bonne condition, sage et simple ; dans la Nativité de saint Jean, une autre debout est une duchesse du moyen âge ; près d’elle, la servante qui apporte des fruits, en robe de statue, a l’élan, l’allégresse, la force d’une nymphe antique, en sorte que les deux âges et les deux beautés se rejoignent et s’unissent dans la naïveté du même sentiment vrai. Un sourire jeune effleure leurs lèvres, et sous la demi-immobilité, sous le reste de raideur que la peinture incomplète leur laisse encore, on devine la passion latente d’une âme intacte et d’un corps sain. La curiosité et le raffinement des âges ultérieurs ne les ont pas atteintes. Leur pensée sommeille ; elles marchent ou regardent droit devant elles avec la froideur et la gravité de l’honnêteté virginale ; l’éducation aura beau faire, ses élégances agitées n’égaleront jamais la divine gaucherie de leur sérieux.

Voilà pourquoi j’aime tant les peintures de cet âge, il n’en est point que j’aie regardées davantage à Florence. Elles sont souvent maladroites, toujours ternes, le mouvement et la couleur y manquent ; mais c’est la renaissance dans son aube, aube grisâtre, un peu froide, comme on en voit au printemps lorsque sur un ciel de cristal pâle s’éveille le rose naissant des nuages, et que, semblable à une flèche de flamme, le premier rayon du soleil glisse sur la crête des sillons. Elle se prolonge, même lorsque sur l’horizon se sont levés les grands génies ; au milieu de la campagne éclairée, on démêle une sorte de vallée où durent encore les formes inanimées de l’ancien style. Roselli, Piero di Cosimo, Credi, Botticelli, n’en veulent pas sortir ; ils gardent les lignes sèches, le coloris éteint, les figures irrégulières ou disgracieuses, la scrupuleuse imitation du réel ; c’est d’un autre côté qu’ils se développent, — Botticelli surtout par l’expression du sentiment profond et intime, par la tendresse et l’humilité, par la rêverie maladive et intense de ses vierges pensives, par les frêles et maigres formes, par la