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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/310

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de tranché, de propre à l’action ou à la pensée, au calcul ou à la résistance. Ce sont les grandes lignes de sa structure physique comme de sa structure morale que je veux voir. Le reste est secondaire dans la vie comme dans la peinture, et voilà pourquoi cette peinture, quoique assise sur le réel, atteint l’idéal. Elle copie des individus, mais dans ce qu’ils ont de général ; elle laisse aux têtes leur originalité et aux corps leurs imperfections, mais elle fait saillir dans les têtes le caractère et dans les corps la vie. Elle sort du style méticuleux et plat pour entrer dans le style large et simple. Parfois même emportée par son mouvement, elle y entre tout entière. Plusieurs personnages, par leur grandeur sévère, par la gravité de leur visage, par la forte assiette de leur menton, semblent des consulaires antiques. Saint Pierre guérissant les malades avec son ombre marche avec une force royale, comme un Romain habitué à conduire les peuples ; Jésus-Christ payant le tribut à la noblesse calme d’une tête de Raphaël, et rien n’est plus beau que ces grandes ordonnances de quarante personnages tous simplement drapés, tous sérieux et sévères, tous d’altitudes variées, tous rangés autour de l’enfant nu et de saint Paul, qui le relève, entre deux massifs d’architecture et devant un mur orné, — assemblée silencieuse encadrée sur les deux flancs par deux groupes distincts, l’un de survenans, l’autre d’hommes agenouillés, qui se correspondent et par leur harmonie nuancée ajoutent un plus riche accord à cette ample harmonie.

Par malheur, ils ne se sont point maintenus sur cette hauteur qu’ils avaient atteinte, les artistes sont encore trop enfoncés dans la découverte nouvelle et dans l’observation minutieuse du réel pour porter leurs regards plus haut. Leur main n’est pas libre. En tout art, il faut s’arrêter longtemps sur le vrai pour arriver au beau. Les yeux collés sur l’objet commencent par circonstancier les détails avec un excès de précision et d’abondance ; c’est plus tard, quand l’inventaire est fini, que l’esprit, maître de ses richesses, s’élève au-dessus d’elles pour y prendre ou y négliger ce qui lui convient. Le principal maître de cette époque est Fra Filippo Lippi, exact et curieux imitateur de la vie réelle, poussant si loin le fini de ses ouvrages que, selon un contemporain, un peintre ordinaire travaillerait pendant cinq ans jour et nuit sans arriver à faire tel de ses tableaux. Il choisissait pour ses figures des têtes rondes et courtes, des personnages un peu ramassés, des vierges qui sont de bonnes fillettes bornées et nullement sublimes, des anges qui ressemblent à des écoliers ou à des enfans de chœur bien bâtis, bien nourris, un peu obstinés et vulgaires, mais en même temps il poursuivait le relief, affermissant le contour, faisant fuir et saillir les menus détails d’un vêtement, d’un mur, d’une auréole avec