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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/303

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elle le plan et les vers des triomphes du carnaval. « Que la jeunesse est belle ! disent les chanteurs dans son Triomphe de Bacchus et d’Ariane. — Elle s’enfuit pourtant. — Que celui qui veut être heureux le soit tout de suite ! — Il n’y a pas de certitude pour demain. » Ici percent, avec le paganisme restauré, l’allégresse épicurienne, la volonté de jouir quand même et tout de suite, et cet instinct du plaisir que la sérieuse philosophie et la gravité politique avaient jusqu’alors tempéré et contenu. Avec Pulci, Berni, Bibiena, l’Arioste, Bandello, l’Arétin et tant d’autres, on verra bientôt arriver la débauche voluptueuse, le scepticisme déclaré, plus tard le dévergondage cynique. Ces heureuses et délicates civilisations qui s’établirent sur le culte de l’esprit et du plaisir, la Grèce du IVe siècle, la Provence du XIIe, l’Italie du XVIe, n’étaient pas durables. L’homme y manquait de frein. Après un vif élan d’invention et de génie, il s’échappait vers la licence et l’égoïsme : l’artiste et le penseur dégénérés faisaient place au dilettante et au sophiste ; mais dans ce court éclat sa beauté était charmante, et les âges suivans, moins brillans dans leur dehors, quoique mieux assis sur leurs fondations, ne peuvent s’empêcher de regarder avec sympathie l’harmonieuse structure dont leurs efforts ne sauraient reproduire l’élégance, et que sa finesse condamnait à la fragilité.

C’est dans ce monde redevenu païen que renaît la peinture, et les goûts nouveaux qu’elle doit satisfaire indiquent d’avance la voie où elle va marcher : il s’agit pour elle de décorer les maisons de négocians riches qui aiment l’antiquité et veulent vivre allègrement. Avec la direction, le point de départ est tout trouvé : c’est l’orfèvrerie qui le donne. Par les petites dimensions de ses œuvres, l’orfèvre est le fournisseur naturel du luxe privé ; il cisèle les armes et la vaisselle, les piliers de lit, le revêtement des cheminées, les incrustations des buffets. Tous les bijoux sortent de sa main, et comme avec le bronze ou l’argent il manie le bois, le marbre, le stuc, les pierres fines, il n’y a rien dans l’embellissement de la vie domestique qui ne provoque son talent ou ne développe son art. Ajoutez que, par sa maturité précoce, cet art a devancé tous les autres. Nicolas de Pise, au milieu du XIIIe siècle, sculpte déjà des figurines qui, par la gravité et la beauté, par la noblesse de l’expression et la solidité de la structure, rappellent la virile antiquité et annoncent la virile renaissance. Par un privilège unique, la sculpture a trouvé dès son premier pas ses modèles accomplis dans les reliques de la Grèce ou de Rome en même temps que ses instrumens complets dans le fourneau du fondeur et dans le maillet du maçon, pendant que la peinturé, mal guidée et mal munie, attendait que le lent progrès des siècles eût dégagé des visions troubles du moyen âge la parfaite forme corporelle, que la renaissance de la géométrie